«Ils oublient que j'existe»

Chantal Guay a 52 ans, elle habite depuis... (Photothèque La Presse, François Roy)

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Chantal Guay a 52 ans, elle habite depuis quatre ans et demi en CHSLD. Elle est malheureuse comme une pierre.

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(Québec) CHRONIQUE / Le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, l'a dit et répété, le rôle de l'État dans un CHSLD est de fournir un couvert et des soins. Soit. Mais pour prodiguer ces soins, il faut des préposés, qui n'ont jamais été aussi débordés. En bout de ligne, ce sont les résidents qui en font les frais. AU DIABLE L'EMPATHIE / 1re de 3

Chantal Guay a 52 ans, elle habite depuis quatre ans et demi au CHSLD Saint-Augustin, à Beauport. 

Née prématurée «à six mois et demi, une demi-livre de beurre», la dame est atteinte de paralysie cérébrale. «Ma mère m'a placée à quatre ans, elle ne voulait plus de moi.» Après une couple d'années «avec une dame pas tellement gentille», Chantal est tombée dans une bonne famille. 

Elle y a passé 42 ans.

Plus les années passaient, plus Chantal avait besoin d'aide. «La femme qui prenait soin de moi n'était plus en condition. J'ai été mise sur la liste pour aller en CHSLD. Ils m'ont appelée un dimanche après-midi, ils m'ont dit que j'avais une place, que j'avais 24 heures pour me présenter, sinon je perdais mon tour.»

Elle a accepté. «Ça faisait quatre ans que j'attendais.»

Elle est partie toute seule le lendemain en transport adapté, laissant tout derrière elle. «Je n'ai rien pu apporter.»

Elle a fait contre mauvaise fortune bon coeur. «J'avais beaucoup de peine au début, mais je me suis habituée, c'est devenu ma maison. On mange bien ici, on s'occupe de notre corps, on nous lave, on nous habille.»

Mais il y a un mais.

Chantal est malheureuse comme une pierre, c'est d'ailleurs comme ça qu'elle se sent. «Ils soignent le corps, mais il n'y a rien pour l'esprit et pour le coeur. On s'émeut pour les animaux, pas pour les handicapés. Je me sens deux fois plus handicapée ici, je ne savais pas que je perdrais mon intégrité.»

Qu'elle se sentirait invisible.

Elle passe le plus clair de ses journées seule devant la télé. «Il n'y a rien pour me remonter le moral. J'aimerais finir ma vie avec un peu de joie.»

La joie n'est pas dans l'offre de service du CHSLD. 

Et les préposés sont à bout de souffle. «Je te dis, ils ont le coeur tellement gros, gros comme un autobus, mais ils ne sont pas assez. Ils font leur possible, mais ils sont toujours à la course. Ce soir, ils sont juste deux pour 26 cas très lourds. Il manque de préposés. Des fois quand je sonne, ça peut prendre une heure avant qu'ils aient le temps de venir me voir. Il manque d'humains... et d'humanité. On n'est pas encore dans un tombeau.»

Ça frappe à la porte, c'est Diane, chef d'unité.

Diane me regarde, elle sait qui je suis, elle comprend que Chantal m'a invitée pour jaser de sa vie en CHSLD. Elle fait comme si de rien n'était, elle rappelle pas très subtilement à Chantal combien on prend bien soin d'elle, lui dit ne pas oublier son rendez-vous avec la directrice la semaine suivante. 

«Je te laisse avec ta visite!»

Merci.

Chantal ne m'a pas invitée chez elle seulement pour me parler de sa vie. «Je veux lancer un cri. Un cri de désespoir, pour qu'ils arrêtent de nous oublier.»

Elle fait une grève de la faim.

Chantal ne s'alimente plus depuis deux semaines, elle ne prend plus une bouchée des repas qu'on lui sert à sa chambre. «Ils repassent après le repas et repartent avec le plateau. Ils ne s'en sont pas encore rendu compte.»

C'est pour ça qu'elle m'a appelée. 

«Quand t'as ta tête, t'as l'impression de la perdre. Je suis tannée de me battre pour mon intégrité, d'être considéré comme si je n'étais pas apte. Ils nous placent et on n'existe plus. Tu manges, t'es logé, ferme toi. Ce que je veux est simple, je demande juste au gouvernement de penser qu'on a un coeur et un cerveau.»

Elle a besoin de contact humain.

Elle en a contre le CIUSSS, «c'est trop gros», contre les «dirigeants qui prennent des décisions sans tenir compte des gens. Ils ne nous écoutent pas». Elle me raconte qu'une nouvelle directive limite les contacts entre les résidents et les préposés. «Ils font tout pour nous séparer, les employés ne peuvent plus aller dans certaines zones, comme la terrasse. Ils vont mettre des vitres coulissantes au poste. Je me sens séquestrée.»

Presque de trop. 

«Ils nous parlent toujours de milieu de vie... mais dans un milieu de vie, tu devrais pouvoir aller partout, parler à tout le monde. Les préposés, ils n'ont plus le temps de s'arrêter pour nous parler, passer un peu de temps avec nous. Ils les font trop travailler.»

Et l'été qui annonce une pénurie sans précédent.

Elle espère qu'elle pourra sortir dehors. «L'hiver, je ne sors jamais et ça ne me dérange pas, mais l'été, je sors, ça me fait du bien de prendre l'air, j'en ai besoin.» Chantal se déplace dans un fauteuil électrique, elle a peine à respirer. «J'ai des poumons de 80 ans.»

Tout son corps est déglingué.

Elle vient d'apprendre qu'elle devra se passer de son sac magique, qui l'aide à apaiser ses douleurs. «Ils nous ont avisés que ce serait bientôt interdit pour tout le monde, ils nous ont dit qu'il y avait des risques de brûlures, que c'était déjà arrivé que quelqu'un se brûle.»

Le sac magique est déjà interdit dans d'autres établissements. 

«Tout est rendu trop rigide. Les décisions arrivent d'en haut. Le CIUSSS, ça ne marche pas, c'est mal géré, il n'y a pas plus aucune flexibilité. Ils ne prennent pas en considération les besoins des malades.»

Chantal me raconte qu'on la couche à 15h30 et qu'on la lève autour 10h30, mais ça va, ça ne lui dérange pas, «c'est correct pour moi». Elle ne se souvient pas de son dernier vrai bain, «ça doit être la première année. On me lave à la débarbouillette et c'est correct, je suis d'accord avec ça.»

Elle est consciente que son corps est difficile à déplacer.

Elle est consciente, point. «Ma tête, c'est tout ce qu'il me reste.»

Quand je suis passée, elle venait de perdre une amie, une des rares personnes avec qui elle pouvait avoir une vraie conversation. «J'ai vu, dans ses yeux, la détresse.» Pour le reste, «presque personne ici n'a sa tête. Il y a quatre, cinq qui sont lucides, mais ce n'est pas facile de jaser avec eux.»

Ça frappe à la porte.

Une dame tirée à quatre épingles, c'est la coordonnatrice, s'adresse à moi directement. «Madame Moisan, vous n'avez pas fait de demande aux communications pour être ici. Vous savez que vous devez être accompagnée, c'est la directive du CIUSSS, je viens de vérifier au téléphone. Je vais vous demander de quitter les lieux immédiatement.»

Il est vendredi, 17h, je jase avec Chantal depuis plus d'une heure. Dans sa chambre, la porte fermée.

Je vais chercher mon manteau derrière la porte, je l'enfile. Je me retourne vers la dame, je ne lui dirai que ces quelques mots avant de partir. «Madame, vous venez de faire la démonstration de ce que Chantal m'a dit.»




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