Recherche préposés désespérément

Être préposé aux bénéficiaires est un travail exigeant,... (123RF/Katarzyna Białasiewicz)

Agrandir

Être préposé aux bénéficiaires est un travail exigeant, Jérôme en sait quelque chose.

123RF/Katarzyna Białasiewicz

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Québec) CHRONIQUE / Jérôme* réussit à obtenir un rendez-vous avec un spécialiste au CHUL pour son fils, Jérôme est préposé, il en avise sa patronne.

«Ce jour-là, je dois partir à 14h.»

Une semaine avant, Jérôme rappelle à sa patronne ledit rendez-vous.

Le jour du rendez-vous, ça tombe bien, Jérôme n'est pas à l'horaire en après-midi. Mais sa patronne vient le voir.

- Tu dois rester pour faire du temps supplémentaire obligatoire.

- Je ne peux pas, je t'ai dit que je ne pouvais pas aujourd'hui.

- Je te reviens là-dessus.

La patronne revient.

- Désolée, tu dois faire du temps supplémentaire obligatoire.

- Je ne peux pas.

- Tu dois le faire.

- Écoute. Tu peux mettre un goon devant toutes les portes, je te jure que je serai parti à 14h.

À 14h, le téléphone de Jérôme sonne, sa patronne est au bout du fil.

- T'es où?

- Dans mon char...

Pour sortir du CHSLD, Jérôme a filé en catimini par la porte de l'administration. Il est allé chercher son gars à l'école, est arrivé à temps au CHUL.

Depuis cinq ans, Jérôme a travaillé dans 8 des 30 CHSLD de la région, il a accepté de me raconter ce qu'il voit et ce qu'il vit. Il constate que les cas sont de plus en plus lourds et les ressources, de plus en plus limitées.

Que les employés sont à bout de souffle.

C'est ce qu'observe aussi Michel Cantin, vice-président du comité des usagers de la Vieille Capitale. «Je suis dans les comités d'usagers depuis 20 ans, j'ai assisté à plusieurs évaluations ministérielles. Récemment, une équipe a signalé, dans son rapport verbal, que le personnel est épuisé. Je n'avais jamais vu ça avant.»

Jérôme n'est pas étonné. Il me montre une photo qu'il a prise, une feuille affichée au babillard sur laquelle sont inscrits les «postes à combler». Il manque quatre préposés pour le samedi 25 février, six le lendemain. «Des fois, c'est plus que ça. Des fois, on roule à moins huit, moins 16... Comment tu veux qu'on arrive?»

Quand il travaille, il porte toujours son podomètre. Il lui est déjà arrivé d'enregistrer 15 000, 20 000 pas.

Le TSO, pour temps supplémentaire obligatoire, est une des solutions trouvées pour pallier le manque de personnel dans les CHSLD. Ce sont de longues journées de travail, de longues heures à répondre aux «cloches».

Tous types d'emplois confondus, environ 3 % du nombre d'heures travaillées dans l'ensemble du CIUSSS le sont en temps supplémentaire. Sans pouvoir donner de chiffre précis, on reconnaît que le temps supplémentaire obligatoire est en hausse. «Du TSO, il y en a profusion», confirme Jérôme.

Au CIUSSS de la Capitale-Nationale, on ne s'en cache pas, il manque de préposés. «À l'heure où on se parle, il nous manque 264 préposés, affirme Catherine Chagnon, aux communications du CIUSSS. Pour nos besoins estivaux, on peut garantir du temps complet jusqu'en octobre.»

Québec n'est pas une exception, la pénurie touche presque toutes les régions de la province.

Coordonnateur aux ressources humaines, Christian de Beaumont fait des pieds et des mains pour combler les besoins en remplacement. «On est en pénurie depuis 24 mois, mais cette année, c'est plus important encore. Au CIUSSS, on emploie 2300 préposés, c'est 14 % de la main-d'oeuvre, et il nous en manque 264 [dans tout le réseau, incluant les 30 CHSLD]. C'est 1000 «quarts» par semaine.»

Sur le site Internet, il est écrit en caractères gras : Le CIUSSS de la Capitale-Nationale RECRUTE en permanence du personnel.

Un programme de formation accélérée est aussi proposé.

«La pénurie a dépassé la capacité des agences, [...] on est à découvert souvent, et de beaucoup, surtout les fins de semaine. C'est certain que ça met une pression accrue dans les unités, que les employés doivent travailler plus vite.»

Le CIUSSS recrute même des préposés à Montréal, qui ne connaît pas le même problème de main-d'oeuvre. «Il y a un apport d'immigration que nous n'avons pas ici. On va dans les salons de l'emploi. Ce qui nous aide pour les convaincre de venir à Québec, c'est la garantie de temps complet.»

M. de Beaumont voudrait aussi offrir «un horaire fixe de trois mois pour l'été et après, l'horaire un mois d'avance. Il faut revoir notre façon d'offrir le travail, les listes de rappel, ça ne fonctionne plus.»

Être préposé aux bénéficiaires est un travail exigeant, Jérôme en sait quelque chose, il s'est blessé au dos en donnant le bain «à une madame de 300 livres qui s'envoyait par en arrière...» Il n'est pas le seul, selon une évaluation faite par la CSN, 30 % des préposés ont été en arrêt de travail à cause d'une blessure.

Et 32 % pour épuisement ou pour trouble d'adaptation.

Mais il n'y a pas que la charge de travail, nuance Jérôme. «Il y a la gestion qui a changé depuis deux ans. Tout est calculé, tout est minuté. Quand t'as 10 minutes pour donner un bain, c'est certain que c'est fait vite, que tu fais le minimum. À force de travailler comme ça, on est fatigués, tannés, blasés.»

Jérôme, comme bien d'autres préposés, aimerait pouvoir passer du temps avec les résidents, ne serait-ce que pour jaser. «Il y avait une dame qui est arrivée, elle pleurait sans arrêt, elle demandait qu'est-ce qu'elle avait fait au Bon Dieu pour arriver là. Ils l'ont tellement gelée, elle est morte...»

Elle était toujours seule.

Pour que les préposés soufflent un peu, le CIUSSS jongle même avec l'idée de créer une nouvelle catégorie d'emplois. «On veut réintroduire les aides de service, on regarde ça pour les prochains mois. Ils viendraient pour soutenir le travail des préposés. Ils ne donneraient pas de soins, mais ils feraient toutes sortes de tâches, comme faire des commissions.»

Jérôme ferait moins de pas, passerait plus de temps avec les gens.

On n'en est pas encore là, l'été s'en vient et, si le CIUSSS n'arrive pas à trouver 264 préposés pour combler les vacances et les absences, la pression sera encore plus grande sur les préposés. Il y aura encore plus de TSO. «Quand la personne est sur les lieux et qu'on l'oblige à rester, c'est le dernier recours. Il n'y a rien de pire...»

Et pourtant.

*Le prénom a été modifié.




À lire aussi

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer