La «petite liqueur» qui dérange

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Du jour au lendemain, au CHSLD du Christ-Roy, on a décidé d'abolir la «petite liqueur» que neuf résidents avaient l'habitude de recevoir au souper.

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(Québec) CHRONIQUE / Au CHSLD du Christ-Roi, neuf résidents avaient l'habitude, au souper, de boire une «petite liqueur».

Ils ont fait ça toute leur vie.

On faisait un petit spécial pour eux, vu que ça les rendait heureux, vu que c'était à peu près le dernier plaisir qui leur restait dans la vie.

Vous me voyez venir.

Du jour au lendemain, on a décidé que c'était fini. Une directive a été envoyée à tout le monde au printemps dernier, ceux qui veulent leur «petite liqueur» devront dorénavant trouver quelqu'un pour leur en fournir ou s'en passer.

Les neuf résidents n'avaient personne à qui demander.

Michel Cantin est président du comité des usagers depuis 20 ans, il a voulu savoir d'où venait la directive. «Quand j'ai su ça, j'ai fait des démarches pour comprendre... Je suis allé voir la superviseuse, elle m'a dit ''va voir ma patronne''. Je suis donc allé rencontrer sa patronne pour lui demander de changer la décision. Elle m'a dit ''j'te reviens là-dessus''. Elle m'est revenue pour me dire que c'était maintenu.»

Que les CHSLD n'offrent que le thé et le café. «Mais pas pendant la collation. Il y avait un endroit où on offrait le café à la collation, ça a été coupé. On est rendus là.»

Michel est pugnace. «J'ai demandé à rencontrer les personnes qui avaient pris cette décision. J'ai rencontré trois gestionnaires qui m'ont expliqué le pourquoi, ils m'ont parlé de l'importance d'une alimentation saine...» Mais il n'y a pas que le Guide alimentaire. «Ce qui revient souvent dans la conversation, c'est qu'il faut que ça soit pareil partout. Avant la fusion dans le CIUSSS, les huit CHSLD qui étaient dans le CSSS de la Vieille-Capitale avaient comme pratique de fournir la liqueur...»

Je sais, ça fait beaucoup d'acronymes.

Il y a maintenant une trentaine de CHSLD sous la gouverne du CIUSSS de la Capitale nationale et on a décidé qu'ils devaient tous être pareils. 

Jusqu'au bout de la fourchette. 

Un comité a été créé pour revoir le menu dans les CHSLD, une excellente chose, vu tout ce qu'on disait sur la bouffe qui y était servie. Vice-président du Comité des usagers de la Vieille-Capitale, Michel a participé aux discussions. «Ils ont voulu offrir des repas santé. Dès le départ, je leur ai expliqué, pour qu'on s'entende bien, qu'il fallait faire une différence entre une école et un CHSLD...» 

Qu'il fallait tenir compte du facteur plaisir. «Tout le monde était d'accord avec ça. Qu'on change des mauvais gras par des bons gras, ça peut aller, mais quand bien même ils mangeraient un peu plus salé... C'est souvent le dernier plaisir qui leur reste, les repas et la collation.»

Et un «p'tit Coke» après souper.

La liqueur était restée, jusqu'à l'envoi de la fameuse directive. «Je sais que ça a l'air niaiseux, de l'extérieur, de faire des démarches pour que des résidents puissent avoir une liqueur, mais pour eux, c'est vraiment important.»

Michel a relancé la direction, qui s'est engagée à réévaluer la décision. Un comité de consultation, un autre, a été créé pour donner son avis, le gros bon sens ayant visiblement été perdu en chemin. 

Début février, la direction a envoyé par courriel une lettre à Michel, on y retrouve la composition dudit comité. «Un avocat éthicien, un représentant des visites ministérielles en CHSLD, un représentant de la Commissaire aux plaintes, une conseillère-cadre en nutrition clinique, un représentant de la Direction de la logistique et un représentant de la Direction du programme de soutien à l'autonomie des personnes âgées.»

Ouf.

Tout ce beau monde devait se pencher sur cette question : «Est-ce que dans l'offre alimentaire en CHSLD, nous devons permettre ou retirer la boisson gazeuse aux périodes de repas?»

Roulement de tambour.

«Le comité de consultation a conclu que la boisson gazeuse ne faisait pas partie de l'offre alimentaire.»

Ils ont eu suggéré de faire une exception, offrir des chips et de la liqueur quand il y a des «festivités ou des loisirs» la fin de semaine. Michel me regarde en souriant. «Il n'y a presque jamais d'activités la fin de semaine...»

Comme je vous disais, Michel siège à des comités d'usagers à Québec depuis 20 ans, c'est la première fois qu'il sent le besoin de sortir publiquement. Pas seulement à cause de la «petite liqueur», mais pour ce qu'elle représente. «La saga des chips et de la liqueur révèle à quel point il faut que tout soit pareil partout.»

Que les gestionnaires ne font qu'appliquer des directives. «On a l'impression que les ordres viennent d'en haut. On n'est jamais capable d'identifier qui prend les décisions...»

Et plus personne ne le consulte. «Avant, les comités d'usagers, on était écoutés, on leur permettait de savoir comment ça se passe sur le terrain, les problèmes et les besoins. Ou de leur faire des suggestions auxquelles ils n'avaient peut-être pas pensé. C'était extraordinaire, on avait une relation basée sur la confiance, sur la collaboration, la transparence totale.»

Et maintenant? Trouvez le contraire de ces trois mots.

Le comité des usagers a même «gagné deux prix pour souligner la qualité de la relation entre la direction et le comité, dont une pour ses pratiques exemplaires, en 2014. On a fait des choses formidables ensemble. On a réussi à faire construire trois édifices avec des logements adaptés pour les personnes de moins de 65 ans qui se retrouvaient en CHSLD. Aujourd'hui, ce serait impensable...»

Si ça continue, il n'y aura plus de comités d'usagers. «Il y en a qui sont déjà tombés, d'autres qui sont chambranlants... Allez demander à des familles de s'impliquer quand on est toujours à couteaux tirés. Ça a pris des années à bâtir une bonne relation, elle est détruite, complètement scrap

Quand la confiance y était, la direction donnait aux comités d'usagers la liste à jour des résidents. «Quand on avait des lettres à envoyer à la famille, on était à jour pour imprimer les étiquettes. Maintenant, on n'a plus l'information de l'établissement. Qu'est-ce qu'il va falloir faire pour avoir les listes à jour?»

Dorénavant, ils reçoivent juste le nom du résident et le numéro de sa chambre. Dans un envoi dont Michel a pris connaissance, l'adjointe administrative qui envoie ces informations termine son message par un nota bene. «Nous savons que ces informations ne vous sont pas nécessairement utiles, mais la directive veut que je maintienne la procédure.»

Magnifique.




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