Chercher un son dans le bruit

Devant la vitesse du monde, l'anthropologue Serge Bouchard... (Photothèque Le soleil)

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Devant la vitesse du monde, l'anthropologue Serge Bouchard est étourdi. Selon lui, dans la vie devenue tintamarre, les sons se perdent dans le bruit.

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(Québec) CHRONIQUE / La première fois que j'ai rencontré Serge Bouchard, c'était juste après le Brexit. Cette fois, Trump venait d'être élu.

Il a «réveillé un discours qui dormait».

Comme le Brexit.

Le discours était là, en sourdine, comme une rivière retenue par une digue jusqu'à ce que la digue lâche. La digue a lâché. «Ça a libéré la parole raciste.» Et elle trouve maintenant sa place dans le discours officiel. «L'humanité est en train de se disqualifier, elle est en train de devenir une engeance négative.»

À la nostalgie du retour en arrière, l'anthropologue oppose la nostalgie de la réconciliation. «Il faut d'abord se réconcilier avec sa mémoire, avec son exil. Le monde d'avant ne reviendra plus.» Cela n'empêche pas, il le souhaite même, de renouer avec certaines choses, essentielles, oubliées en chemin.

Le désir, entre autres. «Maintenant, tout est accessible, et tout de suite. Il y a un dérèglement du côté du désir. Avant tout s'installait dans la durée, mais la durée, elle ne fait plus partie de notre rapport au monde. On ne sait plus attendre, on ne sait plus mettre l'effort.»

Et il est de plus en plus facile d'acheter, sans se déplacer, confortablement assis devant l'écran de son ordinateur. À une semaine de Noël, les sites d'achats en ligne font des affaires d'or. Pour vous donner une idée, pour le seul mois de décembre 2015, les Canadiens y ont flambé 43 milliards de dollars.

Et tant pis si 40% des familles québécoises, selon un sondage CROP publié il y a deux semaines, ne pourront pas payer leur compte de carte de crédit en janvier. «Noël, c'est devenu l'anti-poésie du monde, tout n'est qu'argent, tout n'est qu'achat.»

On a perdu la recette du ragoût de boulettes. 

Les choses ne durent plus, elles ne sont plus conçues pour ça. On ne s'y attache plus. Le grand-père le voit bien quand sa petite-fille de 15 ans déballe ses cadeaux. «Elle a tellement de choses. L'an passé, je lui ai donné pour Noël le robot BB-8 de Star Wars, qu'elle avait demandé. Elle l'a sorti de la boîte, a joué à peine avec. Elle l'a revendu sur kijiji, elle fait ça tout le temps, pour avoir de l'argent de poche...»

Pour s'acheter un autre «bidule».

Un nouveau iPhone sort, on attend déjà le prochain. Il se vend, chez Canadian Tire, un assainisseur d'air à l'odeur de voiture neuve. «Je regardais une publicité l'autre jour, ça disait: "Pour son cadeau de Noël, offrez-lui une Mercedes"... Il faut que notre char soit toujours neuf, comment résister à ça?»

Il faut retrouver «le protocole», la durée.

L'homme, qui a été un redoutable gardien de but, donnerait un électrochoc à la Ligue nationale de hockey. «J'obligerais que les réunions se fassent à Edmonton, pas à Boca Raton, que ça se fasse dans une ville d'hiver, comme les Olympiques d'ailleurs. Le hockey est venu au monde dans la neige et le froid.»

Dans son temps, «il y avait une section pour les pauvres». Ils doivent aujourd'hui se contenter de la télé. «On a dénaturé une réalité et on en a fait un phénomène commercial. C'est devenu cher d'aller voir un match. Il faut avoir de l'argent et aimer ça en tabarnac. C'est le succès de l'argent.»

Idem pour le football.

«Il y a un danger, on est dans le spin off de la consommation. Avant, on allait au cinéma voir Zorro en noir et blanc, c'était un événement. Même chose quand on faisait un tour de machine le dimanche, qu'on partait en famille de Pointe-aux-Trembles, pour aller juste à Montréal. On allait chez Orange Julep, c'était la fête!»

Son petit-fils ira voir le dernier Star Wars, «et pour lui, c'est normal, il a grandi là-dedans». Il passera un bon moment, sans plus.

À 67 ans, il ne s'en souviendra plus, pas plus que de son premier cellulaire. Au mieux se rappellera-t-il son premier baiser.

C'est ce que Serge Bouchard raconte dans son plus récent livre, Les yeux tristes de mon camion. Il y décrit, comme lui seul sait le faire, les souvenirs qu'ils conservent de son enfance, de sa vie, gravés dans sa mémoire comme des selfies. Devant la vitesse du monde, il est étourdi.

Il ralentit.

Dans la vie devenue tintamarre, les sons se perdent dans le bruit. «Ça devient difficile de transmettre des valeurs fondamentales. La façon de séduire un être humain, c'est de le bombarder de bienfaits. La société de consommation dit: "Ne vous attachez à rien", achetez, toujours plus.»

Et pendant ce temps, le toit des écoles fuit.

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