Quand Kafka joue au ping-pong

Sophie l'a eu, le mandat d'inaptitude qui devait... (Photothèque Le Soleil)

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Sophie l'a eu, le mandat d'inaptitude qui devait lui permettre de protéger son père. Mais voilà, le mandat, il ne sert à rien.

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(Québec) CHRONIQUE / Sophie* l'a eu, finalement, le mandat d'inaptitude pour protéger son père. Ça faisait un an et demi qu'on lui disait: «Madame, il vous faut le mandat.»

Eh bien, le mandat, il ne sert à rien.

Pas plus que les résultats de la dernière résonance magnétique du paternel qui confirment que le cerveau est atteint.

Malgré tout ça, Sophie pédale dans le vide.

C'est la troisième fois que je vous parle de Sophie, de son abracadabrante odyssée pour mettre un terme à un cas patent d'exploitation d'une personne âgée et surtout, de l'impuissance des services sociaux, du système de justice, de la Commission des droits de la personne.

Tout le monde sait, tout le monde se renvoie la balle.

Ping.

Pong.

Dans un courriel, Sophie m'a résumé comment elle se sent. «J'ai l'impression d'être dans un labyrinthe pour les fous. Comme si on me demandait de nager jusqu'en Chine, saluer le Dalaï-lama en passant, tuer un mouton et le porter sur mon dos jusqu'au point de service le plus près, afin de déposer les 587 formulaires requis, en format PDF évidemment, à l'assistante de la Vierge Marie. Et quand j'arrive pour formuler ma demande d'aide à la Vierge, on me dit que j'aurais dû photographier le Dalaï-lama. Que là, on n'a pas la preuve que je l'ai vraiment rencontré.»

Kafka peut aller se rhabiller. 

Le policier qui s'occupe du dossier, qui est au courant des 28 interventions faites à la maison du monsieur, qui sait qu'il se fait plumer par une femme qui n'en a que pour l'argent qu'il a mis une vie à économiser, ce policier-là lui disait qu'avec un mandat, elle pourrait mettre fin à tout ça.

«Ça fait un an et demi que je me bats pour avoir le mandat, il me laissait entendre que j'allais pouvoir porter plainte pour mon père. Aujourd'hui, il me dit qu'il ne peut rien faire, que le dossier n'est pas assez solide, que mon père est trop ambivalent. Qu'est-ce qu'il va falloir pour la faire arrêter?»

Sophie ne sait plus.

Non seulement ça ne change rien, mais Sophie doit maintenant payer la facture de 10 000$ pour les quatre gros cabinets d'avocats embauchés par celle qui se présente comme la «fiancée» de son père pour contester le mandat. Ça et les 3000$ de loyer impayés, plus les deux nouvelles hypothèques prises sur la maison, 150 000$.

Son père n'a pas fait les paiements depuis deux mois.

La «fiancée» s'est présentée en cour pour contester le mandat, l'avocat de Sophie a demandé au juge de rencontrer seul à seul l'homme de 80 ans. «Ça devait durer quelques minutes, ça a duré une heure. Mon père leur a dit: "Je ne veux plus d'elle, ce n'est pas ma fiancée. Aidez-moi!"»

Deux policiers ont escorté la femme de 40 quelques années hors de la salle.

L'homme est reparti chez lui en taxi.

Cela n'empêche pas la sangsue de le rappeler à toute heure du jour et de la nuit, de lui répéter que ses enfants veulent voler son argent, de lui dire qu'elle, elle l'aime pour vrai. Qu'elle veut son bien.

Elle l'a eu. «Mon père n'a plus une cenne, il a flambé 200 000$ en 18 mois. Là, j'essaye de sauver les meubles. J'essaye de lui trouver une résidence où il sera en sécurité. Il est content, il veut que ça arrête. Quand il n'a pas de contact avec elle, ça va. Mais quand elle est là...»

Son père est sous son emprise.

«Je n'arrive pas à me faire à cette idée-là que personne ne peut m'aider, même avec le mandat. Je n'ai toujours pas compris quel est le volet dissuasif de la Commission des droits de la personne. Ils l'ont appelée une fois, méchante dissuasion! Au CIUSSS, on nous dit: "Votre dossier nous interpelle"...»

Et le Curateur ne rappelle pas. 

Sophie n'en revient pas de voir qu'il n'y a aucune possibilité de porter des accusations au criminel. «Du harcèlement? Même si elle appelle 12 fois par jour, qu'elle laisse des messages interminables sur le répondeur, ça ne compte pas pour du harcèlement. Des menaces? Tant que ce n'est pas "je vais te tuer, ma tabarnac", ça ne donne rien...»

Même chose pour la fraude, «il n'y a pas de dossier», vu que le monsieur a consenti à se faire plumer, même si le consentement était aussi éclairé que le cul d'un ours.

«C'est hallucinant de voir comment une seule personne peut utiliser le système pour briser quelqu'un, pour briser toute une famille. Ça fait un an et demi que moi, ma soeur et mon frère, on tire sur tout ce qui bouge. Imaginez si mon père était seul, qu'il n'avait personne pour le défendre.»

Il y en a plein des vieux comme ça.

Même la ministre des Aînés, Francine Charbonneau, est au fait «qu'il manque des leviers dans les lois actuelles pour parvenir à éloigner les abuseurs». Elle a fait cet aveu d'impuissance à Sophie et à sa soeur. «Elle ne peut rien faire de plus que les autres. On dirait qu'ils attendent qu'il y ait plus de cas, plus graves, que ça soit plus public.»

Ping.

Pong.

Une photo du Dalaï-lama avec ça?

*Le prénom a été modifié.




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