Cuba Libre

Fidel Castro a fait construire 150 maisons à... (Le Soleil, Mylène Moisan)

Agrandir

Fidel Castro a fait construire 150 maisons à Cuba Libre, qu'il a données aux pauvres.

Le Soleil, Mylène Moisan

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Québec) ENVOYÉE SPÉCIALE À LA HAVANE / - Vous savez où c'est, Cuba Libre?

Le chauffeur qui me conduisait dans la campagne cubaine cherchait le chemin, il n'était jamais venu dans le coin. Les touristes ne s'aventurent habituellement pas dans les terres, dans un petit village perdu au milieu des champs de canne à sucre.

Les trois femmes qui faisaient de l'autostop sur le bord du chemin allaient à Cuba Libre.

- Montez!

Et voilà, dans cette Ford 1953, je demandais à une vieille dame avec le bras dans le plâtre si elle connaissait Raquel.

- La mère de Raciel?

- Exactement! La mère de Raciel et de Yudelsi.

- Oui, je la connais; elle habitait dans la maison juste derrière chez moi.

Elle habitait : ce verbe conjugué à l'imparfait, comme le pays. J'avais rencontré Raciel en 2002 lors de ma première visite à Cuba, il travaillait dans un café à Varadero; il m'avait invitée à fêter Noël avec sa famille, dans son village. Cuba Libre. J'avais rencontré sa mère, Raquel, et sa soeur, Yudelsi.

On s'était revus deux ans plus tard et puis, l'année suivante, j'avais appris que Raciel était parti au Mexique avec une fille, qu'il était père.

Je n'avais plus eu de nouvelles depuis.

Quand j'ai appris que Fidel était mort, tard vendredi soir, j'ai tout de suite pensé à Raquel. Je me suis demandé ce qu'elle était devenue depuis le temps, si elle travaillait toujours à la distribution des rations dans son village. Menue, enchaînant une cigarette après l'autre, elle cuisinait les meilleures frijoles de Cuba Libre.

Des fèves noires, de l'ail et des épices secrètes.

Une des trois femmes derrière a indiqué un chemin au chauffeur, il s'est arrêté devant une petite maison turquoise. Ce n'était pas celle de Raquel.

- Le frère de Raquel habite ici. Et son père.

Nous sommes descendus de la voiture, j'allais au moins avoir des nouvelles de cette famille qui m'avait si chaleureusement accueillie il y a 14 ans. Son frère Ronaldo est venu nous faire l'accolade, nous a invités à passer au salon.

Le père, Julio, était assis dans la chaise berçante, il m'a tendu la main. 

L'homme a 99 ans, Machado était encore au pouvoir quand il est né. Il a bien connu le régime de Batista. Il avait mon âge quand Fidel Castro a fait la révolution. «Nous avions de petites maisons, dans un piteux état. Il y en avait qui étaient en terre. Grâce à la révolution, nous avons eu de belles maisons; le village a été créé.»

C'est le premier village construit par la Révolution, d'où son nom.

Les villageois ont participé à l'insurrection, mais pas Julio. Peut-être préfère-t-il ne pas remonter dans ces souvenirs-là. La mort du Comandante l'attriste. «Ça me fait beaucoup de peine. Tout ce que nous avons, c'est grâce à la Révolution.» Julio a connu l'époque d'avant, avant le communisme.

- C'était mieux?

- Au début de la révolution, c'était mieux qu'avant; là, ça empire.

Son fils Ronaldo a 67 ans, il doit continuer à travailler. «J'ai besoin d'argent pour vivre, je ne peux pas prendre ma retraite. Mais je suis bien, je ne manque de rien.»

Il avait 10 ans quand Castro est entré à La Havane, triomphant. Il se souvient aussi d'avant. «Quand on apercevait les policiers, on avait une peur bleue, on se sauvait en courant. On était très pauvres, on n'avait rien. Mon père travaillait sans arrêt comme un forcené. Il luttait, toujours.»

Que pense-t-il de Fidel? «Il s'est beaucoup battu pour les pauvres. Quand il a fait construire le village ici, il a fait construire 150 maisons qu'il a données aux pauvres. Nous avons eu tout gratis.» Et maintenant que Fidel n'est plus là? «Si Raúl suit son exemple, ça va bien se passer. Sinon... il est plus dur.»

Le village de Cuba Libre compte encore aujourd'hui environ 1000 habitants, dans les mêmes petites maisons - il y a trois modèles -, construites tout juste après la Révolution. Le village a son école, jusqu'à la 7e année. 

Debout près de la cuisine, le fils de Ronaldo nous écoutait.

- Et toi, Fidel?

- Il a fait beaucoup pour nous, pour la santé, l'éducation.

Le cousin de Raciel a 25 ans, il est né à Cuba Libre, et travaille comme infirmier dans le village voisin. Il était là, il y a 14 ans, lors de la Noche buena. Il a signé, à l'instar de tous les habitants du village, le livre de condoléances à Fidel Castro. Et il sera sur le bord du chemin quand le cortège funéraire passera à Jovellanos. 

- C'est certain.

- Tu aimes ta vie ici?

- Oui.

- Tu ne veux pas partir comme Raciel?

- Je suis ici, maintenant.

Raciel, sa soeur et sa mère ne sont pas à Miami. Ils sont dans la ville de tous les extrêmes, l'antipode de Cuba Libre : ils sont à Las Vegas. Raciel travaille dans un casino, Yudelsi dans un hôtel.

- Ils sont heureux?

- Ils me disent que si.

Les touristes ne s'aventurent habituellement pas dans les... (Le Soleil, Mylène Moisan) - image 2.0

Agrandir

Les touristes ne s'aventurent habituellement pas dans les terres, dans un petit village perdu au milieu des champs de canne à sucre.

Le Soleil, Mylène Moisan

En attendant Fidel

Après le poste de contrôle en sortant du tunnel, Liet, le chauffeur de taxi, s'est tourné vers moi.

- Musique?

Il n'a pas attendu ma réponse, il a sorti une petite télécommande, a choisi une chanson comme beaucoup de chansons cubaines, de la pop de peine d'amour qui chante : «Pourquoi tu es parti, qu'est ce que je deviens sans toi?»

Presque une chanson de circonstance.

Je n'avais pas entendu une seule chanson depuis samedi; pas que je suis grande amatrice de musique, mais Cuba sans musique, c'est triste. C'est ce que les Cubains trouvent le plus dur, se passer de musique.

Plus que du rhum.

Et les autorités ne badinent pas avec cette interdiction de décibels festifs. Liet faisait taire son radio chaque fois que nous passions devant un policier ou un poste de contrôle. La veille, à Jovellanos, des jeunes ont été arrêtés pour avoir illégalement écouté de la musique, interdite jusqu'au 4 décembre, minuit.

Jusqu'à la fin du deuil national.

Les forces de l'ordre ne badinent pas avec beaucoup de choses, d'ailleurs; Liet s'est fait intercepter par les policiers parce qu'il conduisait le bras gauche accoté sur le rebord de la fenêtre ouverte. 

Il s'en est tiré avec un avertissement.

Nous avons roulé sur environ 400 kilomètres, croisé une bonne dizaine de chantiers de voirie. Je n'avais pas souvenir d'en avoir vu autant. Liet m'a expliqué que des travaux sont faits en toute vitesse le long du parcours que suivra la caravane funèbre de Fidel Castro; vite, on refait les lignes.

À La Havane, on s'affaire à repeindre les bornes, les rectangles noir et blanc aux coins des rues.

Vite, à Matanzas, on bouche les nids-de-poule.

On refait la chaussée, tant qu'à y être, sortez la machinerie.

Là, on installe d'immenses drapeaux cubains et des photos de Fidel Castro pour qu'il ne soit pas trop jaloux du joli minois du Che, qu'on voit encore beaucoup plus que le sien. Dans le quotidien Granma, c'est écrit qu'on ne peut pas tourner le regard sans apercevoir une image du Líder máximo.

Il ne faut pas croire tout ce qui y est écrit.

Nous avons traversé la ville de Coliseo, où la ferveur révolutionnaire est encore bien vivante, à voir les drapeaux qui ornent les maisons. Nous avons fait monter une femme qui faisait du pouce, elle était triste.

Elle a pleuré quand elle est allée signer le grand livre de condoléances. «J'ai 54 ans, je n'ai connu que lui; tout ce qu'on a c'est grâce à lui. Ça m'a fait un choc d'apprendre qu'il est mort. C'est étrange, mais, même si on savait qu'il était vieux et malade, on avait l'impression qu'il ne mourrait jamais.»

Elle sera au premier rang pour voir le cortège passer.

- Qu'est-ce que le pays va devenir, maintenant?

- On va continuer. Pour lui.

Échos du Granma

Beaucoup de dirigeants ont réagi à la mort du Comandante; le quotidien communiste Granma a lui aussi tenu à souligner les hommages venus des quatre coins de la planète. En voici quelques-uns en vrac, ils ne se sont peut-être pas rendus à vous.

«Ses valeureux exploits brilleront pour toujours dans le coeur de nos deux pays et de l'humanité progressiste»

- Kim Jong-un, président de la Corée du Nord

«Guerrier infatigable dont la disparition physique cause une grande tristesse en Iran»

- Hasan Rohani, président de l'Iran

«Le Cuba libre et indépendant construit par Castro a servi d'inspiration à plusieurs pays et à plusieurs peuples»

- Vladimir Poutine, président de la Russie

Partager

À lire aussi

  • Jean-Simon Gagné | <em>Nos amis les dictateurs</em>

    Jean-Simon Gagné

    Nos amis les dictateurs

    CHRONIQUE / Fidel Castro est mort. Avec lui disparaît le dernier dictateur qu'on pouvait aimer ou haïr pour des raisons idéologiques. Désormais, il... »

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer