La file pour Fidel, la file pour le pain

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Des gens ont attendu dans une file d'environ un kilomètre pour rendre un dernier hommage à Fidel Castro, lundi, à La Havane.

AP, Fernando Medina

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(La Havane) ENVOYÉE SPÉCIALE À CUBA / On a prévu deux jours pour permettre aux Cubains de se recueillir devant les cendres de Fidel, deux jours à la place de la Révolution, où le «Lider Maximo» avait pris l'habitude de faire ses discours-fleuve.

Des heures, sous un soleil de plomb.

Le soleil était là, tapant, planté dans un ciel sans nuage. Les Cubains avaient des parapluies qui sont ici des parasols, ils ont fait la file pendant de longues heures. Je me suis pointée autour de 9h30 et déjà, des milliers et des milliers de personnes attendaient pour voir une dernière fois «El Comandante».

Les gens parlaient peu, ce n'est pas de coutume.

J'ai fait la file, ai tendu l'oreille pour capter quelques conversations. Une femme se souvenait d'avoir assisté à un discours, d'être partie avant la fin. Mais pas cette fois, elle attendra le temps qu'il faudra pour le saluer. «C'est un moment très spécial, le pays ne sera plus jamais le même.»

Il sera comment? «Je ne sais pas. Je sais qu'il ne sera plus pareil.»

Même si Fidel a officiellement laissé les commandes du pays à son frère Raùl depuis quelques années, les Cubains ont l'intime conviction que Fidel dirigeait toujours le pays. Jusqu'à son dernier souffle.

J'ai remarqué cinq oiseaux qui volaient autour de la grande tour blanche, une sorte de rapace, juste au-dessus de l'endroit où étaient les cendres de Fidel. J'ai demandé au jeune homme qui était à côté de moi, Manuel, 21 ans.

- Ce sont quels oiseaux?

- Tignosas.

Mon vocabulaire en espagnol ne comprend pas encore tous les noms d'oiseaux, entre autres celui-là.

- C'est quelle sorte d'oiseaux?

- Ce sont des oiseaux qui se nourrissent de carcasses d'animaux morts.

Je n'ai pu m'empêcher de sourire en pensant au mythe qui entretenait l'idée que, encore aujourd'hui, «de nombreux ennemis souhaitaient sa mort», comme il était écrit chaque fois que le Granma démentait la rumeur de sa mort.

Les tignosas venaient s'assurer que c'était vrai, cette fois.

Des dizaines, que dis-je, des centaines de policiers et de militaires devaient assurer la bonne marche de l'événement, que les gens marchent en file. Ils n'avaient rien à faire, les Cubains ont l'habitude de garder le rang. N'empêche, ils sont aux aguets, n'hésitant pas à replacer un marcheur de temps en temps.

C'est la dernière fois qu'ils travaillent pour Fidel.

Nous avons monté l'escalier en silence, vers un tapis de fleurs, surtout des roses, à la mémoire de Fidel. La vieille femme devant moi a sorti un mouchoir en tissu rose, a essuyé ses larmes.

Le jeune devant elle a sorti son cellulaire, il a pris une photo.

Je n'aurais d'ailleurs pas pensé voir autant de jeunes se masser à la plaza de la Revolucion, j'aurais cru qu'ils auraient trouvé mieux à faire, comme pitonner sur leurs téléphones, profiter du congé pour aller à la plage. Ils ont préféré prendre leur parapluie pour aller faire le pied de grue pendant des heures.

Après plusieurs heures, nous y étions, finalement. 

Derrière les portes, au fond de la salle, se tenaient debout quatre militaires et quatre jeunes au garde-à-vous, à côté de trois présentoirs remplis de roses blanches, de toutes les décorations militaires de Fidel. Au-dessus, des textes à la mémoire de celui qui restera le père de la révolution.

Des textes que personne n'a eu le temps de lire, impossible de s'arrêter, ne serait-ce que pour se recueillir.

Pas de temps à perdre, il fallait avancer, Castro a souvent répété que son pays était en marche, ce n'est pas aujourd'hui qu'il allait s'arrêter. La vieille femme a ralenti un peu, elle aurait voulu vivre le moment.

«Señora?» a chuchoté un agent, lui faisant signe d'accélérer.

Manuel était déçu, pour une autre raison. «Je n'ai rien vu, pas de boîte, pas de signe que les cendres de Fidel étaient là.»

Je n'en ai pas vu non plus.

Peut-être étaient-elles quelque part entre les présentoirs, mais visiblement pas mises en évidence. À la vitesse où nous sommes passés, nous avons compté trois affiches, huit personnes debout, impassibles. Et vu des centaines de roses blanches. Avant de se diriger vers la sortie.

De retrouver la ville, et le bruit.

Un peuple en attente

Même si Fidel a officiellement laissé les commandes... (AP, Desmond Boylan) - image 3.0

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Même si Fidel a officiellement laissé les commandes du pays à son frère Raùl depuis quelques années, les Cubains ont l'intime conviction que Fidel dirigeait toujours le pays. Jusqu'à son dernier souffle.

AP, Desmond Boylan

N'importe qui aurait rebroussé chemin en voyant une file d'environ un kilomètre, il y en avait deux, aussi longues l'une que l'autre. N'importe qui se serait dit, je vais revenir tantôt, peut-être demain.

Peut-être que je vais regarder ça à la télé, finalement.

Mais les Cubains ont l'habitude de la file d'attente. C'est un peuple patient, par obligation, il faut faire la file pour le pain, pour les médicaments à la pharmacie, pour la banque, quand on y a un peu d'argent. Il faut attendre pour l'autobus, encore plus ces jours-ci, alors que les trajets sont chamboulés.

Ils attendent, parfois, que le temps passe, simplement.

Depuis samedi, ils attendent de voir ce qui se passera après Fidel. Manuel, que j'ai croisé dans la file d'attente à la place de la Révolution, a peu d'espoir, à part celui de gagner assez d'argent pour se pousser ailleurs.

Son ami étudie en médecine, pas question pour lui de travailler à Cuba pour une poignée de pesos.

D'aucuns disent de Raùl qu'il est plus têtu et intransigeant que son grand frère, mais il se fait vieux aussi, et la pression d'un peuple à qui on peut de moins en moins cacher ce qui se passe ailleurs est de plus en plus forte. Même si leurs accès à Internet sont limités, les Cubains sont maintenant «connectés» au monde. Ils peuvent voir, par cette petite brèche, ce qu'ils n'ont pas, aussi mesurer ce qu'ils ont.

Par cette brèche, j'ai demandé à Manuel ce qu'il avait su du nouveau président américain : «Trump, il est bien, il a beaucoup d'argent.»

Les touristes aussi ont beaucoup d'argent, ils continuent à le dépenser pour louer de vieilles américaines rutilantes qui n'ont que la carrosserie d'origine. Ils ne peuvent même pas le dépenser en mojitos, régime sec pendant neuf jours pour cause de deuil national. Même la célèbre Bodeguita del Medio doit servir de la limonade.

Je suis passée devant, les touristes s'agglutinaient à l'extérieur pour prendre une photo, puis passaient leur chemin.

Le barman attendait, en essuyant des verres.

Au détour d'une rue, dans un quartier plutôt décrépit, je prenais une photo d'une pièce qui semblait encore habitée, à l'étage, sans plancher. Un homme s'est arrêté.

- Vous savez ce qui s'est passé?

- Non.

- C'est une famille, ils écoutaient la télé, le plancher a cédé. 

- ...

- Les quatre sont morts.

Dans ces quartiers de La Havane, ils sont nombreux à attendre de meilleures conditions de vie, à ne plus vivre entassés les uns sur les autres. En craignant qu'un beau soir, en regardant la télévision nationale vanter les réalisations du régime, le plancher cède sous le poids du mobilier.

C'était lundi, deuil national ou pas, les enfants ont repris le chemin de l'école avec leur uniforme et leur foulard au cou. Au détour d'une rue, à travers la fenêtre ouverte d'une classe, je les ai entendus chanter. 

Ça fait du bien, un peu de musique, interdite aussi, comme les mojitos.

Le seul autre chant que j'ai entendu, c'est celui d'oiseaux.

En cage.

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