Voyage au coeur du deuil cubain

Portraits de Fidel Castro et drapeaux fixés sur... (AFP, Pedro Pardo)

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Portraits de Fidel Castro et drapeaux fixés sur de nombreuses devantures : les Cubains vivent au ralenti, observant un deuil national décrété jusqu'au 4 décembre.

AFP, Pedro Pardo

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(La Havane) CHRONIQUE / Je l'ai remarquée tout de suite, petit bout de femme vêtue de son uniforme militaire, bardée de galons.

Elle accordait une entrevue à la télé nationale, je n'aurais pas eu besoin de parler espagnol pour comprendre qu'elle rendait un vibrant hommage à Fidel Castro. Je captais quelques bribes sans porter trop attention, la télé diffuse sans arrêt des témoignages depuis la mort du «Lider Maximo», vendredi.

Je me suis dit que le journaliste devait commencer à être à court de questions.

L'entrevue terminée, je suis restée en retrait, cherchant à croiser le regard de cette femme. Je lui ai fait signe que je voulais lui parler, elle s'est approchée de moi et, alors que je lui tendais la main, elle m'a tendu la joue. Elle m'a prise par les épaules, j'ai fait la même chose, nous nous sommes fait une accolade.

Un peu comme on fait dans un salon funéraire.

- Que sera Cuba sans Fidel?

- Nous continuerons à suivre son exemple. Il vivra toujours à l'intérieur de nous.

Mais encore. J'ai posé une question sans trop avoir d'attentes, tentant d'avoir un peu de chair autour de l'os.

- Vous l'avez déjà rencontré? Oui.

- À plusieurs occasions? Oui.

- Vous l'avez rencontré comment?

- En 1956. Dans la sierra maestra. J'ai fait la guerre avec lui.

J'avais devant moi une combattante de la révolution de la première heure, qui a pris le maquis avec Camilio et le Che. 

Elle venait de perdre un ami.

Teté Puebla lors du vibrant hommage à Fidel... (Le Soleil, Mylène Moisan) - image 2.0

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Teté Puebla lors du vibrant hommage à Fidel Castro qu'elle a livré à la télé nationale

Le Soleil, Mylène Moisan

La scène était incongrue, cette femme qui a combattu aux côtés de Fidel, plantée au beau milieu de la cohue de la 23e Avenue dans Vedado. C'est une autre jungle aujourd'hui, elle n'y survivrait peut-être pas.

Je lui ai demandé son nom. «Teté [prononcé Tété] Puebla.» 

J'ai voulu en savoir un peu plus sur son ami Fidel, elle m'a répété qu'il a toujours été un exemple, c'eût été impoli de la contredire, elle m'a vanté les réalisations sociales, l'éducation, le système de santé. «Et la jeunesse. Nous avons une jeunesse merveilleuse. L'avenir est beau.»

Je lui souhaite. 

Surtout à cette merveilleuse jeunesse.

J'ai justement rencontré un de ces jeunes la veille. Par hasard, le hasard fait souvent bien les choses, le jeune qui m'a trouvé un taxi était triste lui aussi. Pendant que j'attendais au bureau de change, il m'a montré sur son cellulaire de vieilles images de Castro, un de ses discours célèbres.

- Il parle des Américains.

- Contre les Américains.

- Oui.

- Tu es d'accord avec ce qu'il dit?

- En général, oui. Il y a fait de bonnes choses et il a fait de mauvaises choses. Mais, si on fait la moyenne, il a fait plus de bonnes choses.

Le jeune m'a aussi montré des photos de son père, à qui il ressemble comme deux gouttes d'eau, devant un véhicule noir rutilant. Un drapeau américain planté sur le devant. Le jeune était fier.

- Mon père était le seul Cubain de Cuba qui a travaillé à la sécurité pour la visite de Barack Obama. 

- Le seul?

- Il y avait un autre Cubain, son chauffeur, un Cubain de Matanzas. Mais il reste aux États-Unis depuis longtemps.

Nous sommes passés devant la place de la Révolution, magnifique sous ses éclairages nocturnes, des travailleurs s'affairaient aux préparatifs de la cérémonie de deux jours, lundi et mardi, avant que les cendres du «Comandante» partent sillonner le pays. 

- Tu y seras?

- Certain.

Trois immeubles font face à la place de la Révolution, le visage du Che sur celui de gauche, Camilio au centre. Rien sur celui de droite, ce sont les bureaux du Granma, unique quotidien, organe officiel du Parti communiste. Le gars est convaincu qu'avant longtemps, on y mettra le visage de Castro.

Logique.

On approchait de la maison où je devais passer la nuit, le jeune s'est retourné vers moi en me montrant, sur un carton blanc, un dessin qu'il avait gribouillé en chemin. J'ai tout de suite reconnu le profil de Fidel, avec sa célèbre casquette. C'est son «image préférée», il l'a tellement regardée qu'il peut la reproduire par coeur.

C'est celle-là qu'il aimerait voir sur le mur du Granma.

-Quand tu verras cette image sur l'édifice, tu penseras à moi. Tu penseras à Mémé.

-Tu t'appelles Mémé?

-Oui, je sais, c'est un drôle de nom.

Neuf jours sans musique

Pedro, ce n'est pas son vrai nom, m'a tendu un petit papier blanc, une invitation pour une soirée endiablée, lundi, «une nuit de salsa et de timba» dans une boîte de nuit de La Havane. Avec un humoriste en prime.

- Probablement que ça n'aura pas lieu.

- Pourquoi?

- À cause du deuil national.

Pendant neuf jours, les Cubains doivent se recueillir en silence, il n'est pas permis d'écouter de la musique, «même pas à la maison». Partout dans la capitale, même dans la vieille Havane, les bars et les restaurants doivent fermer tôt. Pedro m'a raconté avoir vu, la veille au soir, deux policiers intercepter un Cubain aviné qui chantait tout seul.

C'est triste, La Havane, sans musique.

Ça saute aux oreilles, je m'en suis rendu compte en me promenant, comme s'il manquait la trame sonore de la vie. C'est habituellement le contraire qui frappe, une cacophonie de chansons et de musique, qui vient de partout, des autos, des maisons. Des gens qui chantent en marchant.

Avinés ou pas.

Je suis allée faire un tour au Calleron de Hamel, un lieu unique où des peintres et des artistes ont transformé une ruelle en une véritable oeuvre grandeur nature. Il devait y avoir un gros festival aujourd'hui, de la musique, de la rumba.

Annulé pour cause de deuil national.

J'ai marché dans les rues de la ville pendant toute la journée, j'ai arpenté Centro Havana, coincé entre Vieja Habana la touristique et Vedado la branchée. Au détour de rues en terre battue, je suis entrée au marché «des Cubains» où la vie était pareille à celle de l'avant-veille.

La mort de Fidel n'a rien changé pour eux, du moins pas encore. Pedro, qui est né dans Centro Habana n'y croit plus. Il a 41 ans, quatre enfants. «On nous a dit tellement souvent que ça changerait, que notre vie s'améliorerait, mais ça ne change pas. Il faut toujours se battre pour survivre.»

Pedro est musicien, trompettiste dans un bar de la vieille Havane, au chômage forcé pendant neuf jours. «Je vais prendre ça comme des vacances.»

Mais l'argent n'entrera pas.

Je lui ai demandé ce qu'il pensait de Fidel, ce qu'il pensait de Cuba sans Fidel, il a préféré ne pas répondre, comme il a préféré que je ne publie pas son vrai nom. «Je me tiens loin de tout ça, je fais ce que j'ai à faire pour que mes enfants ne manquent de rien. C'est tout. Je ne veux pas de problèmes.»

Dans une rue désaffectée, il s'est arrêté, a regardé des deux côtés. «Fidel, ce n'était pas une mauvaise personne.»

C'est tout ce qu'il en dira.

- Tu iras à la place de la Révolution?

- Je ne pense pas.

«Attendez un peu»

Il y a de ces fractions de seconde où le temps s'arrête, où on aimerait pouvoir remonter à la fraction d'avant.

Ça m'est arrivé samedi, à la douane de l'aéroport.

- Vous êtes ici pour quelle raison? 

- Travailler. 

- Vous êtes journaliste?

- Oui.

J'ai tout de suite vu dans ses yeux que j'étais dans le trouble. Elle a pris ma photo, a vérifié mon passeport et m'a demandé d'attendre. Un peu. J'y ai cru pendant 15 minutes, jusqu'à ce que son supérieur parte avec mon passeport et ma carte de presse. Il est disparu dans un bureau, en est ressorti les mains vides.

«Ça ne sera pas long.»

Il m'a fallu plus d'une heure avant de récupérer mes papiers, après avoir répondu à quelques questions sur le journal pour lequel je travaille. La fille a écrit mes réponses sur une feuille blanche, je soupçonne qu'elle se soit déjà égarée à travers les centaines de dossiers de journalistes qui se sont bousculés au portillon.

Nous étions des dizaines à faire le pied de grue, certains depuis plusieurs heures. J'en ai d'ailleurs aidé quelques-uns en traduisant les questions des douaniers qui ne pouvaient pas, autrement, compléter leur dossier.

La liberté de presse, ce n'est pas gagné.

Les services frontaliers n'avaient pas prévu de personnel supplémentaire ni eu l'idée, que dis-je l'hérésie, d'assouplir un peu les règles pour les journalistes venus des quatre coins du monde pour couvrir la mort de Fidel.

Il était passé minuit quand je suis finalement sortie de l'aéroport.

Enfin.

Je n'étais pas au bout de mes peines, encore faut-il pouvoir trouver une connexion Internet, ce qui n'est pas du gâteau. J'ai choisi d'habiter dans une casa particular, chez un sympathique couple, mais qui n'a pas Internet. Et, évidemment, il n'y a pas de petits cafés avec le WiFi gratuit.

Ma logeuse m'a dirigé vers les hôtels du coin, je suis allée au plus gros.

- Je peux acheter une connexion WiFi?

- Absolument. C'est quoi votre numéro de chambre?

- Je n'habite pas ici.

- Je suis désolée, pendant le deuil national, on ne peut pas vendre de connexion WiFi à ceux qui ne sont pas des clients. Ordre du patron.

- Et après le deuil?

- On pourra, comme avant.

C'est comme ça dans la dizaine d'hôtels que j'ai visités, j'ai même tenté de faire acheter un accès par des clients d'un hôtel, la manoeuvre a échoué. J'ai finalement réussi à mettre la main sur une carte d'accès WiFi de la compagnie d'État, un véritable exploit un dimanche, en achetant ladite carte au noir.

Il est ensuite extrêmement facile de localiser les accès à Etecsa, habituellement dans un parc, en cherchant des gens cordés sur les bancs de parc les yeux rivés sur leurs téléphones. Un contraste frappant.

C'est aussi ça Cuba, un désir de s'ouvrir au monde. 

Mais pas trop.

PAS VU

Pas vu encore de t-shirts de Fidel, mais de Che, par milliers. «El Comandante» aura fort à faire pour détrôner l'icône argentine.

CROISÉ

Le taxi qui m'a menée à l'aéroport s'est fait doubler par la droite par un Jeep décapotable avec à bord de jeunes Cubains sur le party. Un drapeau américain accroché au rétroviseur.

REGARDÉ

La télévision nationale est un hommage en continu à Fidel, impossible de savoir ce qui se passe ailleurs dans le monde.

OBSERVÉ

Les femmes qui étendent leurs vêtements sur des cordes à linge de fortune, les hommes qui rafistolent les moteurs des leurs vieilles américaines, les enfants qui jouent au soccer et au baseball dans les ruelles. La vie qui continue.

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