Un coquelicot à la boutonnière

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Le coquelicot est un symbole associé à la mémoire de ceux qui sont morts à la guerre.

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(Québec) CHRONIQUE / Marie-Pierre Tremblay est enceinte de 30 semaines, la grossesse se passe plutôt bien jusqu'ici, malgré une grosse frousse la semaine dernière. Elle vient de terminer les cours qui lui manquaient pour avoir son diplôme d'études secondaires.

Marie-Pierre a 28 ans, elle a «clenché» ses maths et son français de 4e et de 5e secondaire en deux mois. Son anglais en deux semaines.

Je l'ai rencontrée jeudi matin, juste après son dernier examen de maths 536, elle s'est excusée de son retard en posant sur la table une petite plaquette avec, écrit dessus, «élève du mois - octobre - 2016-2017».

Marie-Pierre était fière.

«J'ai besoin de mon diplôme pour sortir de l'armée.» À 28 ans, Marie-Pierre sera bientôt «libérée» des forces, elle n'est plus apte. «Quand ils t'annoncent ça, tu es dans un bureau, ils te disent : "Tu vas être libérée telle date."»

Le 31 mai, 10 ans après s'être enrôlée, elle sera une ancienne combattante. «Je me fais tranquillement à l'idée...»

Elle avait à peine 19 ans, a rencontré dans un bar l'ami d'un ami qui était dans l'armée, à Valcartier. «Il avait son kit dans son auto, il s'en allait en Afghanistan. Quand j'ai vu ses affaires, je me suis dit : "Moi, aussi je veux ça."» Elle s'est pointée au bureau de recrutement. «Je suis partie tout de suite, j'ai tout laissé là.»

Tout, ce n'était pas grand-chose. Elle vivait dans un petit hôtel, travaillait dans les bars.

«Ils m'ont demandé ce que je voulais faire. Ils m'ont dit : "T'aimes ça, les fusils? Va-t'en fantassin." Je me suis ramassée à Valcartier, ça n'a pas marché. Ils ne voulaient pas de femmes. J'ai été maltraitée, je me suis fait fendre la tête sur un conteneur, ils m'ont attachée à un arbre en plein hiver...»

En plus des formules de politesse. «C'était très naturel de me dire "salut, ma guidoune!", il n'y avait personne de mal à l'aise avec ça.»

Elle a encaissé. «Un moment donné, ça s'est su que les gars me maltraitaient, ça durait depuis plusieurs mois. Ils m'ont demandé de mettre par écrit tout ce qui s'était passé et qui avait fait quoi. J'étais juste un soldat pas de barre, je leur ai dit que je ne pouvais pas faire ça.»

- T'avais peur?

- Oui.

Elle s'est retrouvée dans le bureau d'un haut gradé. «Il m'a dit que j'avais fait des problèmes pour rien. Que c'était de ma faute. Il m'a dit : "T'avais juste à dire non si tu n'étais pas d'accord."»

Elle a demandé à changer de métier.

Mars 2008, Marie-Pierre devient technicienne en approvisionnement. Mais son cerveau, sonné par les commotions cérébrales, commence à faire des siennes. Elle perd connaissance à tout bout de champ, une fois «dans des marches en ciment». Elle perd aussi, de plus en plus, la mémoire.

Qu'à cela ne tienne. «Je suis allée consulter un médecin, il m'a dit : "C'est seulement parce que tu ne veux pas travailler. Il va falloir que tu y retournes." Elle y est retournée. Comme chaque fois qu'elle a fait une commotion cérébrale. «J'en ai fait 12. J'étais arrêtée deux, trois jours. Et je retournais.»

Elle a été déployée deux fois, Haïti en 2010, Afghanistan en 2012.

Novembre 2014, sa tête veut exploser. «Ça fait des mois que j'ai mal à la tête. Mal à vomir sur les murs, à m'arracher la peau de la face. J'ai demandé au docteur s'il avait un médicament à me donner, l'Advil, ça ne marchait pas.» Elle n'a rien eu. «Je suis retournée chez nous. Pour me pendre.»

Elle a été internée en psychiatrie. «Je suis restée là pendant deux mois et demi. Je n'avais aucun symptôme de dépression.» C'est un médecin «au civil» qui lui donnera son diagnostic. «J'ai un traumatisme crânien sévère et un syndrome post-traumatique dû à l'Afghanistan. Et à mon enfance.»

En septembre 2015, elle reçoit enfin des soins. «J'ai été placée dans une unité de soins. J'ai été suivie par plein de spécialistes, j'ai été soignée. Là, c'était comme vrai que j'étais malade.» On lui a prescrit des médicaments pour atténuer la douleur, pour dormir. En plus d'être suivie par un psychologue.

Mais le mal était fait, Marie-Pierre n'était plus «bonne» pour l'armée.

Elle n'a plus de «linge vert», elle prépare sa sortie. «Quand ils m'ont annoncé que j'allais être libérée, je me suis effondrée. Le pire, malgré tout ce que j'ai vécu, c'est que ça me manque. J'ai tellement aimé ça, l'armée, je travaillais bien. Et ça m'a aidée à faire la coupure avec ma vie d'avant. Je ne veux pas dénigrer l'armée.»

Elle aimerait juste que les femmes y soient plus respectées. «Ce qu'on voit aux nouvelles, c'est vrai. Les filles n'ont pas besoin de passer par là...»

Marie-Pierre se concentre maintenant sur l'enfant qu'elle porte en espérant que son chum soit là à l'accouchement, prévu début janvier. Rien n'est moins sûr, son chum est dans l'armée. «Il est au Koweït, en attendant un visa pour l'Irak. Il devait revenir en décembre, mais on ne sait plus. On est en attente.»

Elle en profite pour envoyer des curriculum vitae.

À la fin de l'entrevue, Marie-Pierre, magnifique, s'est levée pour enfiler son manteau noir. À la boutonnière, un coquelicot.

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