«Je suis devenue une adulte de deux ans et demi»

Nefertari Belizaire a vécu plusieurs histoires d'horreur pendant... (fournie par Nefertari Belizaire)

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Nefertari Belizaire a vécu plusieurs histoires d'horreur pendant son enfance et son adolescence.

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(Québec) CHRONIQUE / Je n'ai pas vraiment de souvenirs précis de mes premières années, seulement un sentiment vague, agréable, d'avoir été heureuse. La première image qui est restée gravée, je devais avoir six ou sept ans, c'est mon ami Tarek qui vient me chercher devant chez moi avec son Express pour m'emmener à l'école.

Nefertari Belizaire, elle, a d'autres images.

Du pénis de son parrain dans son vagin. Elle avait deux ans et demi.

Elle a publié un livre en 2014, Cru, édité par Leméac. Elle y raconte l'horreur. «Dans le silence, j'ai conscience de tout ce qui se passe. Mon âme en conserve tous les détails, jusqu'à cette odeur âcre et acide. Tout. Mon âme se souvient de tout.»

Le livre, c'est une longue lettre qu'elle adresse à son «tonton», à qui elle a donné un autre prénom, Stepan. «Tu continues à pousser ton pénis dans mon orifice. [...] Et puis tu viens. Tu éjacules sans avertissement. Seulement un léger sursaut. Ta respiration s'altère, tu te dégonfles, tu es triste. Tu es éteint. Moi, je ne comprends plus rien. Y'a l'odeur et ce liquide qui éclabousse mes yeux. J'en ai partout sur moi.»

Stepan l'a nettoyée avant d'aller se coucher dans sa chambre.

Le lendemain, la petite Nefertari se réveille avant son parrain, elle «ne pose plus de questions. Ni pourquoi les fourmis. Ni pourquoi l'eau qui coule. Rien.» Ce jour-là, «je suis devenue une adulte de deux ans et demi».

Stepan a recommencé le lendemain, chaque fois que sa grand-mère s'absentait de la maison, comme cette fois où elle était allée faire des courses le jour de ses trois ans. «Ça doit être comme ça qu'on fête les trois ans des petites filles et des petits garçons.»

Quand elle en a parlé à sa grand-mère, elle a reçu une claque. «Non, son fils bien-aimé, non, cela ne peut être que pure invention de la part de sa petite-fille.»

Il l'a violée des dizaines et des dizaines de fois, pendant des années, jusqu'à l'âge de huit ans en Haïti, une couple d'années à New York où ils ont immigré.

Puis, à Sainte-Foy.

Stepan habitait près de la Pyramide, il avait encore une emprise sur elle. La dernière fois qu'il s'est soulagé dans son corps, elle avait 15 ans.

Après, son corps a changé, il n'avait plus envie d'elle.

Stepan est retourné vivre en Haïti pas longtemps après, en 1977. Nefertari ne l'a pas revu jusqu'en 1999, quand elle est allée lui remettre un premier jet de son livre en mains propres, le terme est mal choisi. Elle avait emballé la liasse de feuilles dans du joli papier rose bonbon avec des visages d'enfants dessus.

Elle n'a plus eu de nouvelles de lui.

J'ai rencontré Nefertari mercredi, elle habite à Québec depuis quelques mois. La dernière fois que je l'avais vue, c'est à la télé, elle a joué entre autres dans L'Héritage, dans Watatatow, également dans La Galère, où elle a joué la mère de Claude jusqu'en 2015. C'est là où on l'a aperçue pour la dernière fois au petit écran.

Depuis, il y a eu Cru.

Elle m'a appelée quelques jours après la vague d'agressions sexuelles à l'Université Laval. Forcément, ça a réveillé des souvenirs qui ne dorment que d'un oeil.

Ça lui a surtout rappelé le prix à payer, parfois, quand une femme brise le silence. Et les tabous. «Après le lancement du livre, j'ai été haranguée, insultée, j'ai reçu des menaces de mort. Quelqu'un m'a dit : «Pourquoi t'as écrit sur les pédophiles? Retourne donc dans ton pays, il n'y a pas de pédophiles au Québec! J'ai été en fuite pendant deux ans, j'ai habité dans plus de 20 maisons d'hébergement pour femmes victimes de violence, j'ai dû quitter Montréal, j'ai dû vivre dans la rue.»

Elle se reconstruit tranquillement, à Québec.

Elle habite dans un appartement modeste, joliment aménagé, dans le quartier Saint-Roch, elle m'y a gentiment accueillie. Elle m'a parlé de la violence qu'elle a vécue depuis les dernières années - même dans des endroits où on devait la protéger -, d'autres viols. «J'ai développé de la férocité, de l'agressivité. Je suis sur l'adrénaline.»

À 54 ans, elle a toujours du mal à dormir, pour s'être fait réveiller trop souvent par les caresses de tonton.

Son histoire n'est pas unique. D'autres enfants, comme elle, se sentent coupables, responsables de ce qui leur arrive, avant de comprendre qu'ils peuvent, qu'ils doivent, dire non. «Aujourd'hui encore, je sais que je ne suis pas guérie, écrit-elle dans Cru. Peut-être ne guérirai-je jamais. [...] Mon histoire ressemble à celle de millions d'enfants, garçons et filles. Des petits bouts de chou, trahis.»

Brisés.

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