Un crime impuni

Marie-Paule Rochette devant le parlement d'Ottawa, dans son... (Fournie par Patricia Rochette)

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Marie-Paule Rochette devant le parlement d'Ottawa, dans son uniforme de l'armée.

Fournie par Patricia Rochette

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(Québec) CHRONIQUE / Le 5 octobre 1953 au matin, le corps d'une femme a été trouvé dans la rivière des Prairies vêtu d'une robe de nuit. Un bloc de ciment attaché au cou.

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Une coupure de Allo Police, datant du 11 octobre 1953, soit une semaine après que le corps de Marie-Paule Rochette a été retrouvé, faisait état du mystère autour de la disparition de la femme.

Fournie par Patrica Rochette

Ce sont des travailleurs d'Hydro-Québec qui l'ont d'abord aperçu, ils ont tout de suite alerté les policiers, qui ont appelé Raymond Rochette. Raymond avait signalé 10 mois plus tôt la disparition de sa grande soeur Marie-Paule, dont il était sans nouvelles. Quand les policiers ont trouvé le corps, ils ont tout de suite fait le lien.

Raymond s'est pointé à la morgue de Montréal avec le dentiste de la famille, qui aurait identifié la femme par sa dentition inférieure.

Son corps et son visage étaient méconnaissables.

Marie-Paule avait 34 ans, elle servait dans l'armée canadienne, était mariée à H. C., officier dans la GRC. Quelques mois avant sa disparition, il l'avait placée au sanatorium Prévost pour, disait-il, de graves troubles mentaux.

Curieusement, en sortant de la morgue, elle y est devenue «la noyée de la rivière des Prairies». À la radio, à la télé et dans les journaux du lendemain, les policiers ont demandé l'aide de la population pour l'identifier.

Sans succès.

Raymond a talonné les policiers, qui lui faisaient parvenir un rapport chaque mois, toujours la même chose: les recherches piétinent. Raymond demande aussi des nouvelles de sa soeur à H., qui lui envoie des lettres. Sur du papier bleu. Au printemps 1953, il lui écrit: «Je sais que tu veux voir ta soeur, mais j'ai dû la faire interner en raison de schizophrénie et de débilité. C'est pour son bien.»

Deux mois plus tard, H. réécrit à Raymond. «Marie est rendue dans un état de débilité générale avancée et irréversible. Ma belle Marie, que j'aimais tant. Je te demande, Raymond, d'accepter cette situation.»

Marie-Paule aurait été tuée fin janvier, début février.

La dernière lettre que reçoit Raymond de H. au sujet de sa soeur Marie-Paule date de 1956, plus de deux ans après la découverte de la mystérieuse noyée de la rivière. «Cher Raymond, pour ta sécurité et celle de ta famille, il est à ton avantage et préférable de comprendre qu'il te faut arrêter de chercher Marie. Tu ne la reverras jamais.»

Raymond a demandé à la police de fermer le dossier.

Selon la version officielle de H., Marie-Paule se serait élancée du haut d'un pont chevauchant la rivière des Prairies.

Son corps n'aurait jamais été retrouvé.

C'est la nièce de Marie-Paule, Patricia Rochette, qui m'a parlé de ces lettres. «Je les ai eues pendant des années, avec les lettres de la police et une grande photo, magnifique, du mariage de Marie-Paule avec H. Je ne les ai plus, tout a disparu en 2000, mon père m'a dit d'arrêter de fouiller dans cette histoire. Il était dans un état de peur... Il m'a dit: "La tête va me sauter!" Je n'oublierai jamais les yeux qu'il avait.»

J'ai parlé à la mère de Patricia, elle m'a confirmé avoir aussi vu ces lettres.

Patricia a mis les bouchées doubles. «Marie-Paule n'est pas une personne disparue, elle est une personne complètement effacée.»

Pendant des années, elle a rassemblé un à un les morceaux du casse-tête. Elle a retrouvé une photo de sa tante devant le parlement à Ottawa, avec son uniforme de l'armée. Elle a aussi retrouvé une petite photo où on la voit avec H. Elle a retrouvé les certificats de mariage, l'avis de décès de H., mort il y a 20 ans.

Patricia a eu de l'aide pour se dépatouiller dans cette obscure affaire, entre autres celle d'un policier des cold cases à la SQ, un coroner, et un historien autodidacte de Trois-Rivières, Éric Veillette. Elle a grappillé assez d'éléments pour convaincre sa famille de réserver à Marie-Paule une place au cimetière, dans le lot des Rochette.

Patricia a fait publier un avis de décès, il y a deux mois. «À Montréal, le 5 octobre 1953, à l'âge de 34 ans, fut retrouvée décédée tragiquement dame Marie Paule Rochette, auparavant de l'Armée canadienne. [...] Le 22 août 2016, une parole sera prononcée en sa mémoire, à l'emplacement du lot familial et suivie, sine die, de son inhumation.» Patricia n'était pas au bout de ses peines, il lui fallait retrouver sa tante.

Après plusieurs requêtes au Bureau des archives nationales du Québec, elle a finalement reçu, il y a un mois, le rapport d'enquête du coroner R. L. Duckett, que personne n'avait trouvé jusqu'ici. Rédigé en novembre 1954, le rapport nous apprend qu'à la demande de la Sûreté provinciale, «l'enquête a été ajournée à une date indéterminée».

Pourquoi? On ne sait pas.

On y apprend que la mort a été causée par suffocation.

Le détective Normandeau raconte le matin où il a fait la macabre découverte dans la rivière du corps en décomposition, «la tête enveloppée dans un jupon bleu déteint [...] et aussi un câble qui ceinturait le cou bien serré, c'est-à-dire avant de tomber dans l'eau, le câble avait été bien serré».

On y apprend qu'un doigt a été envoyé à Ottawa, «tout simplement pour faire une classification».

Pas pour prendre les empreintes.

Le jury rend son verdict la journée même. «Vu la preuve que cette femme inconnue est morte de mort violente [...] nous tenons criminellement responsables par HOMICIDE une ou plusieurs personnes et demandons à la Sûreté provinciale de continuer ses recherches d'enquête et de faire rapport au coroner.»

L'enquête n'a jamais abouti.

Qui dit meurtre dit mobile. Qu'est-ce qui aurait pu pousser ce cher H. à souhaiter la disparition de son épouse? «Il y a deux pistes. On a dit que c'était un officier ambitieux dans la GRC et que Marie-Paule aurait peut-être su des choses. Il y a aussi le fait qu'il soit tombé en amour avec une plus jeune...»

Aux archives nationales, elle a aussi fouillé dans le plumitif de l'époque, où sont recensés tous les dossiers des coroners. Elle a consulté la liste des inconnus, a rapidement trouvé une entrée en octobre 1953, «Inconnue, f, Rivière des Prairies, Saint-Vincent-de-Paul, Hydro-Québec.»

L'index la conduisait à la page 230. «À la page 230, on nous réfère à un numéro de dossier, 2967, d'une noyade accidentelle, d'une inconnue trouvée noyée dans la rivière des Prairies.» Notez, accidentelle. «J'ai fait sortir le dossier 2967... C'est un inconnu, au masculin, trouvé noyé le 29 septembre 1953. Avec deux ou trois dents en or...»

Le document est signé par des sergents de la même escouade que ceux assignés au dossier de «l'inconnue».

Restait encore à Patricia à retrouver où sa tante avait été enterrée. «Je savais qu'elle avait été mise dans une fosse commune, mais je ne savais pas laquelle. J'ai contacté beaucoup de cimetières, je suis allée par élimination.» Elle a fini par la retracer, comme en témoignent deux documents que lui a fait parvenir un cimetière.

«Le 6 novembre 1953, nous, prêtre soussigné, avons inhumé dans le cimetière de l'Est de Montréal le corps de femme inconnue trouvée noyée le 5 du mois d'octobre, âgée de 30 à 35 ans.» Patricia est certaine qu'il s'agit de sa tante.

Pour en avoir le coeur net, elle a demandé au cimetière de l'aider dans les procédures pour exhumer les restes pour les identifier et, surtout, pour les enterrer avec les autres membres de sa famille. Patricia sait où est le lot communautaire.

Juste à côté de la clôture.La semaine passée, le cimetière a opposé une fin de non-recevoir à sa demande. «Les plans généraux des fosses communes temporaires, ce sont des champs où il y a des milliers de corps inhumés depuis 1916. Nous n'avons pas de plan détaillé et précis où votre tante a été inhumée. Nous ne pouvons retrouver l'emplacement où a été inhumée votre tante. L'identification de la croix a été enlevée et ne peut être retracée.»

Des milliers de corps dont on a perdu la trace.

Si près et si loin du but, Patricia est en colère. Après des années à remuer le passé, elle ne peut pas, seule, remuer la terre.

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