Je suis fidèle, toi non plus

La fidélité, selon Air Miles, est à sens... (Patrice Laroche)

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La fidélité, selon Air Miles, est à sens unique. On sort sa carte des centaines de fois à la caisse pour réaliser qu'on a à peu près fait ça pour rien.

Patrice Laroche

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(Québec) CHRONIQUE / J'ai une carte Air Miles depuis novembre 1993, presque au tout début du programme de fidélisation, qui fait miroiter des voyages gratuits.

En 23 ans, je n'avais échangé aucun mille.

En fait, je n'ai jamais vraiment suivi mon compte, je remettais par habitude au caissier ma carte sans aller regarder mon solde de milles. Bel adon, l'épicerie où je vais depuis une dizaine d'années est un IGA et la pharmacie la plus près de chez moi, un Jean Coutu. Je vais aussi parfois mettre de l'essence chez Shell.

Mille après mille, chantait Willie Lamothe.

Quand j'ai appris qu'Air Miles s'apprêtait à rayer de l'ardoise tous les milles accumulés avant 2012, qu'il fallait les échanger avant la fin de l'année pour ne pas les perdre, je me suis précipitée sur Internet. Je devais en avoir beaucoup, après toutes ces années, le moment était venu de m'offrir un peu de ce rêve promis.

Paris?

Los Angeles?

Roulement de tambour, je me connecte au compte. Le solde de milles est en évidence en haut de l'écran, catégorie «Rêve», j'ai accumulé un grand total de 2503 milles. En 23 ans. Une moyenne de 109 milles par année. Je peux avoir quoi avec ça? Deux nuitées à l'hôtel à Montréal ou un vol aller-retour pour New York, si on est chanceux.

Plus taxes et frais.

Pour Los Angeles, c'est 6200 milles.

Qu'à cela ne tienne, je regarde du côté des récompenses, pour me rendre compte que la plupart ne peuvent être payées uniquement avec des milles. Une couverture équitable et biologique gaufrée coûte 350 milles et 56 $. Une batterie de cuisine neuf pièces, 2000 milles et 290 $.

Non merci.

Je regarde du côté des récompenses vraiment gratuites, le choix est mince. Pour la même quantité de milles que l'aller-retour à Los Angeles, il y a un «batteur sur socle à bol relevable» ou un sac de soirée argenté - une sacoche! -, je n'ai pas les moyens. Pas plus que pour le «casque d'écoute supra-auriculaire» à 5400 milles, même pas pour une paire d'écouteurs, à 2900.

Je peux me permettre un gaufrier vertical, un grille-pain, ou un mélangeur audio Bluetooth sans fil portatif, trois objets dont je n'ai rien à battre. Tout comme, tenez-vous bien, le «moniteur d'activité Bluetooth pour chien». À 1250 milles, je peux m'en payer deux. Encore me faudrait-il un chien.

Et l'envie folle de «monitorer» ses activités.

Le seul objet qui pourrait répondre vaguement à un potentiel besoin est un haut-parleur sans fil à l'épreuve des intempéries, 2500 milles. Ouf, à trois milles près de mon pactole. Je commande la chose, on m'avertit qu'il faudra du temps avant que je le reçoive, les délais sont plus longs qu'à l'habitude.

Je ne suis pas la seule à vouloir flamber mes vieux milles.

Ainsi va la fidélité selon Air Miles, on sort sa carte des centaines de fois à la caisse pour réaliser qu'on a à peu près fait ça pour rien.

De la fidélité à sens unique.

Quelques semaines plus tard, le colis arrive, j'avais presque oublié que je l'attendais. Le hasard faisant parfois bien les choses, nous recevons des amis à souper, nous pourrons donc manger avec une petite musique d'ambiance. Un de nos amis, plus techno que moi, «pitonne» sur son téléphone, qu'il connecte avec le bidule.

Il met du Jean Leloup, c'est toujours bon du Jean Leloup.

Cinq chansons, c'est tout ce que nous entendrons. Ledit bidule a rendu l'âme sans plus de cérémonie, ramenant le joli bruit des criquets comme toile de fond. L'ami a eu beau «pitonner» tant et plus, rien n'y fit, le haut-parleur tout neuf nous a quittés dans une série de grésillements saccadés.

Leloup ne jouait plus de la guitare.

J'appelle Air Miles pour voir ce qu'ils peuvent faire. Je tombe sur un message. «Vous désirez échanger vos milles? Vous n'êtes pas le seul. Notre volume est plus élevé qu'à l'habitude. [...] Veuillez raccrocher et rappeler plus tard.»

Je raccroche, je suis en «ta», on est une gang à être en «ta», il y a même un recours collectif qui vient d'être déposé contre Air Miles en Colombie-Britannique, pour une histoire un peu comme la mienne, d'un gars qui s'est retrouvé Gros-Jean comme devant après plus de 20 ans à ramasser des milles.

Je vais voir sur le site Internet dans l'espoir de trouver un autre numéro de téléphone, une politique de retour, une garantie de satisfaction, n'importe quoi. Je vois défiler la promo pour adhérer à une carte de crédit : «Prêt pour une grande aventure?»

Ça va, je suis servie.

Je remonte dans mes courriels, je clique sur «merci d'avoir échangé vos milles», retrouve le bon de commande. Je fais défiler le document et, à la toute fin, en minuscules caractères blancs sur fond bleu marin, je tombe sur la politique de suivi aux commandes. La politique, c'est de ne pas faire de suivi.

Voilà, écrit blanc sur bleu : «Nous n'assumons aucune responsabilité quant aux pertes, dommages, blessures ou décès relatifs aux récompenses ni si votre récompense ne répond pas à vos attentes pour quelques raisons que ce soit.»

C'est ça un rêve, on se réveille et on n'a rien.

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