Comme un oiseau

Ancien vendeur de drogues pour un gang de... (Le Soleil, Pascal Ratthé)

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Ancien vendeur de drogues pour un gang de rue, Carl Audet s'est repris en main et est devenu un artiste du graffiti, qui expose aujourd'hui ses oeuvres à la galerie Perreault.

Le Soleil, Pascal Ratthé

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(Québec) CHRONIQUE / - Tu vas te faire enlever tes tatoos?
- Je ne sais pas encore.

Carl Audet regarde le dessus de ses mains, «South» écrit sur celle de droite, «Side» sur l'autre. C'était l'époque où il vivait sur la Rive-Sud du Saint-Laurent, en face de Québec; c'était sa vie d'avant, quand il faisait «la pluie et le beau temps».

Dans un gang de rue.

Carl s'occupait des vendeurs de drogue, toutes sortes de drogues, crack et autres cochonneries; il faisait de l'argent, beaucoup d'argent. Il a fait de la prison aussi, beaucoup de prison. «De l'âge de 20 à 30 ans, je n'ai pas vu grand-chose, j'étais pas mal toujours en dedans, je faisais des in and out...»

Soit il faisait de l'argent, soit il faisait de la prison.

Il a fait du temps dans une prison fédérale, «l'université». C'est là qu'il est entré dans la grosse ligue. «C'était en 2007, j'avais connu du monde au pen. Je suis embarqué quand j'étais en maison de transition, j'ai commencé à faire du business dans Hochelaga-Maisonneuve souvent en liberté illégale.»

Après ça, il est revenu faire du trouble pas très loin d'où il a grandi, à Saint-Romuald, dans «le quartier des coeurs brisés». C'était le nom qu'on donnait à un des premiers développements résidentiels de la Rive-Sud, où se trouvaient beaucoup d'enfants du divorce. Carl avait six ans quand les siens ont divorcé.

«L'école, c'était problématique. Je me bagarrais tout le temps.» Ses parents ont consulté, on lui a diagnostiqué un TDAH.

À 17 ans, Carl a voulu s'enrôler dans l'armée. «Pour m'enrôler, il a fallu que j'arrête mes médicaments... Ça a été le début de la descente. C'est vrai, les médicaments, c'est une béquille, mais quand t'as pas ta béquille, tu tombes.»

Il est tombé.

Jusqu'en 2010, où il en a eu assez de sa vie.

Jusqu'au jour où un médecin a allumé et lui a represcrit ses médicaments. «J'ai fini mon secondaire 5 en dedans. Les agents ne me croyaient pas, ils disaient: "Tu joues-tu une game?" Ils ont même vérifié avec les profs pour voir si je suivais mes cours... Quand je me suis présenté devant le juge pour demander ma libération conditionnelle, il a dit: "Ce n'est pas un trou qu'il y a entre le Carl d'avant et le Carl qui est devant moi, c'est un fossé."»

En sortant de prison, Carl a fait ce qu'il n'avait jamais voulu faire avant, aller en thérapie pour vrai. «Il fallait que je travaille sur mes comportements. J'ai fait une thérapie avant de m'inscrire à l'école, comme ça, si jamais j'avais un problème à l'école, j'allais savoir comment réagir.»

Il a su. Il a décroché un DEP en vente de pièces mécaniques et accessoires, il travaille aujourd'hui à la fabrication de souffleuses industrielles. «J'ai trouvé un stage et un emploi que je n'aurais jamais pensé avoir avant. Je gagne ma vie honnêtement.»

Il a une blonde, pense à avoir des enfants.

Il a trimé dur pour arriver à ça, pour couper tous les liens avec le gang de rue. Il a suivi des programmes de réinsertion. «On pourrait faire marcher ça mieux, les programmes de réinsertion. Les gens sortent de prison, ils rentrent, ils n'ont rien pour s'accrocher. Moi, j'avais mes parents, imagine ceux qui sont en famille d'accueil...»

En écoutant Carl, étrangement, il m'est revenu un souvenir d'enfance, où je jouais à la corde à danser. Où deux filles - ce n'était que des filles - tenaient chacune un bout de la longue corde pour que je puisse sauter au milieu. Je me souviens exactement de ce moment où je suivais la corde des yeux avant de m'élancer.

Il fallait entrer à la bonne seconde, ne pas s'emmêler dans la corde.

Carl y est finalement parvenu.

Mais ce n'est pas parce qu'il est «plus comme un citoyen normal» que Carl a voulu me raconter son histoire, c'est pour me parler de graffiti. «En 2012, quelqu'un m'a mis pour la première fois une cannette dans les mains, c'était à Beauport. Je me rappelle, il y avait des roches, j'ai fait toutes les roches...»

Il est devenu accro. «Le graff, ça me libère, ça m'apaise. C'est mon yoga!»

Il est devenu un artiste du graffiti. Il expose aujourd'hui dans une galerie d'art et pas n'importe laquelle, la galerie Perreault, qui vend aussi des Corno. C'est lui qui est allé porter son portfolio cet hiver, par une froide journée de février. «J'étais avec ma blonde, on est passés devant la galerie, on est entrés...»

C'était le Carnaval, la galerie était bondée. «On avait peur de se faire snober... Il a regardé ma bio, mon portfolio, il a aimé ça. On a jasé un peu, j'aurais passé ma journée avec; il est trippant, le monsieur! Il m'a dit qu'il y avait une demande pour le Street art, que personne à Québec n'avait ça, du graffiti.»

Carl a accroché ses premières toiles en mars, il les a peintes dans son sous-sol, mal aéré. «M. Perreault, ce qu'il aime, c'est que je n'ai pas appris mon art à l'école, que je suis dans l'idéologie de base. Présentement, je travaille sur mon style, j'apprends à être persévérant. Ça m'amène plein de choses.»

Loin de sa vie d'avant, loin des tatous sur ses mains.

Il a trouvé son nom d'artiste il y a deux ans, Bird II, il prononce le deux en anglais, ça fait Bird two. Pourquoi Bird? «Parce que l'oiseau peut aller où il veut. Il peut prendre son envol vers une autre vie, vers la liberté.»

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