Ce qu'on ne sait pas

Combien de victimes demeurent dans l'ombre et n'osent... (123RF/brian jackson)

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Combien de victimes demeurent dans l'ombre et n'osent pas se plaindre par peur de représailles?

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(Québec) CHRONIQUE / Julie* sait faire la différence entre quelqu'un qui lui accroche un sein et quelqu'un qui le lui «pogne».

Un préposé, cette semaine, lui en a pogné un.

Ça adonnait bien, la travailleuse sociale de Julie devait passer chez elle pas longtemps après. «J'ai tout de suite dénoncé le préposé. Elle m'a dit qu'elle allait en parler avec son gestionnaire, mais le CLSC pouvait seulement exiger qu'il ne revienne plus chez moi parce qu'il est un employé d'une agence.»

Ce qui veut dire, et ce n'est pas rien, qu'il irait ailleurs.

Le lendemain, elle a reçu l'horaire des préposés qui viendront lui donner un coup de main la semaine prochaine. Le nom du gars y était, trois fois. Julie n'en croyait pas ses yeux, elle a écrit à sa travailleuse sociale. «Mon instinct ne s'est pas trompé hier, vous ne m'avez pas crue. Vous n'avez pas prévenu l'agence. Franchement... Je veux communiquer avec votre gestionnaire le plus tôt possible.»

Pas de réponse.

Julie a contacté directement l'agence. «Hier matin, votre préposé m'a palpé un sein. J'avais demandé à ma travailleuse sociale de vous dire que je ne voulais plus qu'il vienne chez nous. Il semble que le message n'a pas été fait, car sur l'horaire de la semaine prochaine, il vient trois fois.»

Julie est polie, elle a terminé son courriel par «merci de votre compréhension».

Pas de réponse.

Julie a toujours eu besoin d'aide pour se lever, pour manger, pour se laver, pour se déplacer. Pour tout. «La travailleuse sociale ne m'a jamais proposé de faire une plainte.» Ni de faire quoi que ce soit d'ailleurs.

Julie a eu une impression de déjà-vu, elle a déjà fait deux signalements pour des gestes violents, une fois il y a quelques années, l'autre quand elle avait neuf ans. Ça avait été la même réponse! C'est souvent la façon de régler ces problèmes dans le milieu; on interdit au préposé de s'approcher de la personne qui ose dénoncer, mais on ne le congédie jamais! Je suis tannée de cette pratique!»

J'ai appelé au CIUSSS, Centre intégré universitaire de Santé et de Services sociaux, j'ai parlé à Nancy Drouin, directrice adjointe au programme soutien à l'autonomie. Je m'attendais à la cassette, «notre politique est claire, nous prenons ce genre de situations au sérieux. Elle peut porter plainte».

La directrice adjointe en a fait une affaire personnelle.

Le dossier de Julie s'est retrouvé au-dessus de la pile. «La réponse qu'elle a obtenue et le suivi sont inacceptables. Je m'en occupe personnellement. Il faut obtenir tout de suite un arrêt d'agir le temps de faire enquête, on ne peut pas tolérer ça. La dame n'aura pas de représailles, elle va être accueillie, remerciée.»

Au nom de tous les préposés. «Les préposés, je les admire. Des situations comme celle-là, que ce soit de nos employés ou des agences, ça vient salir la profession, une profession qui demande un savoir-être et un savoir-faire. Même si le recrutement est un défi, jamais nous ne serons mal pris au point d'accepter ça.»

Une demi-heure après, Julie a été contactée. Une rencontre a été fixée pour lundi.

Le préposé a été suspendu.

Ce n'est pas la première fois que ce genre d'histoires se produit. «Si ça vient à nos oreilles, les gens sont immédiatement retirés le temps de faire enquête et congédiés s'il le faut. Des congédiements, il y en a.» Combien? «Nous n'avons pas compilé les cas, mais des enquêtes, il y en a, je dirais quelques-unes par année.»

Les quelques-unes qui viennent à leurs oreilles.

Mais combien de cas n'y viennent pas? Combien de personnes n'osent pas se plaindre par peur de représailles? Combien ne peuvent pas se plaindre?

Si Julie ne m'avait pas contactée, que se serait-il passé?

Possiblement rien. Julie aurait peut-être obtenu, à force d'insister, que ledit préposé ne vienne plus chez elle. Mais il serait allé ailleurs. Un peu comme à une certaine époque, lorsque l'Église catholique changeait de paroisse un curé trop entreprenant. Il est toujours plus facile de fermer les yeux.

Mme Drouin semble vouloir mettre fin à ça. Quand je lui ai dit que je publierais l'histoire de Julie, elle n'a pas dit, comme on se fait dire souvent, qu'«il n'y a plus d'histoire». Tout le contraire. «Si ça peut convaincre d'autres personnes de parler, de dénoncer, ça aura valu la peine...»

Souhaitons-le.

*Prénom fictif

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