Les beaux discours

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Les abus financiers représentent à peu près la moitié des cas de maltraitance des aînés au Québec.

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(Québec) CHRONIQUE / Le gouvernement du Québec a publié cette année la deuxième version du Guide de référence pour contrer la maltraitance envers les personnes aînées : 655 pages, 85 tableaux, un «logigramme», une «approche intersectorielle» et tout. Il y a 20 mises en situation, dont l'histoire «fictive» d'une femme qui vide les poches d'un vieil homme.

Ça arrive plus souvent qu'on pense.

Exactement comme l'histoire que je vous racontais dimanche : Roger*, 80 ans, est en train de dilapider le patrimoine familial à cause d'une femme qui a la moitié de son âge. Il a flambé 200 000 $ en 16 mois, il a contracté deux nouvelles hypothèques sur sa maison, qui était payée depuis longtemps.

Il a appelé 15 fois la police. Mais il a retiré ses plaintes.

Ses trois enfants ont tout essayé pour le sortir des griffes de la femme, rien à faire. Dans le beau guide en couleurs, ça dit qu'il faut porter plainte à la Commission des droits de la personne et de la jeunesse, ils ont fait ça. Ils se sont fait dire que la Commission ne peut rien faire.

L'article 48 de la Charte québécoise des droits et libertés est pourtant sans équivoque : «Toute personne âgée [...] a droit d'être protégée contre toute forme d'exploitation.»

Ça, c'est la théorie.

Une autre femme m'a écrit pour me raconter son histoire. Idem.

«Mon père [est] aux prises avec une fraudeuse depuis deux ans et demi [...]. Une arnaqueuse qui cumule les peines d'emprisonnement depuis la fin des années 90 et qui, à la fin de ses sentences, retourne en liberté et recommence ce qu'elle sait faire : briser des personnes âgées et leur famille.»

Rebelote.

«Je me suis butée aux mêmes obstacles : le médecin qui refuse de nous écouter, le CLSC qui ne peut rien faire, la police qui ne peut pas intervenir s'il ne se plaint pas. J'ai vu mon père le nez cassé, terrifié, se cacher dans son sous-sol, s'isoler, refuser de voir sa famille. Et son patrimoine qui s'étiole. Les retraits au guichet automatique, les emprunts d'argent à des amis, de la famille, des cartes de crédit loadées qui sont à son nom à lui, mais utilisées par elle. Les huissiers.»

Elle se bat depuis deux ans et demi.

«Avec acharnement, nous sommes revenues auprès des intervenants, encore et encore pendant deux ans et demi, mettant en doute son aptitude à gérer ses biens et sa propre sécurité et demandant une évaluation. Je dois à C. P. du Curateur public et à G.  L. de la Commission des droits de la personne d'avoir fait débloquer la situation. Ces deux personnes ont personnellement contacté le médecin de famille et lui ont rappelé ses responsabilités déontologiques et professionnelles.»

L'évaluation est en cours.

La femme a été arrêtée, une autre fois. «Elle est en prison depuis trois mois. D'autres victimes ont porté plainte, elle ne sortira pas avant deux ans. Je croyais que c'était fini. Non. Elle poursuit le harcèlement téléphonique, cinq ou six appels par jour, à frais virés. Et mon père qui lui envoie de l'argent sous forme de mandats-poste. Elle a le droit de l'appeler, son numéro à lui n'apparaît pas sur la liste des numéros qui lui sont interdits, il n'a jamais porté plainte.»

Son père dit que «c'est une bonne fille».

J'ai parlé à l'attachée de presse de Francine Charbonneau, la ministre responsable des Aînés, elle m'a rappelé que «la problématique de l'abus et de la maltraitance des aînés est importante». Elle m'a parlé de la ligne téléphonique pour dénoncer les abus, 1 888 489-2287, plus de 23 000 appels en six ans.

C'est plus de 10 appels par jour.

Elle m'a aussi dit que les abus financiers comptent pour à peu près la moitié des cas de maltraitance, mais que, «c'est plus difficile si la personne n'est pas inapte». Même si tout le monde autour voit qu'elle se fait plumer. «La seule personne qui peut déterminer si la personne est apte, c'est le médecin.»

L'attachée de presse m'a parlé d'une «entente sociojudiciaire», un projet pilote en Mauricie, mais encore là, la personne abusée doit porter plainte.

Et ne pas la retirer.

Même chose pour les policiers. Il y a une exception à la règle : dans les cas de violence conjugale, le policier a le droit de procéder à une arrestation même si la victime ne porte pas plainte.

C'est bon pour les femmes, pas pour les vieux.

J'ai demandé à l'attachée de presse ce que sa ministre pensait de l'idée d'étendre les pouvoirs des policiers à d'autres personnes vulnérables, des gens qui sont envoutés par leurs abuseurs, comme Roger, comme bien d'autres. Elle m'a dit d'appeler à la Sécurité publique.

À la Sécurité publique, l'attachée de presse de Martin Coiteux a reconnu que «ce genre de cas choque. Le ministre est sensible à la situation.»

La fille de l'autre monsieur a depuis longtemps perdu ses illusions. «Nous sommes dans une société de beaux discours sur la protection de l'abus envers les personnes âgées. Mais derrière les écrits, il n'y a souvent que du vide. Que du silence qui, finalement, protège les abuseurs.»

Du silence qui brise des vies. «Il a perdu de l'argent et sa santé mais, plus important, son estime de lui et sa fierté. Nous avons perdu un père et un grand-père.»

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