Qui peut sauver Roger?

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Plusieurs cas d'abus faits aux aînés mettent au jour les failles du système.

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(Québec) CHRONIQUE / Ça fait un an et demi que Sophie*, sa soeur Sylvie* et leur petit frère essaient d'arracher leur père des griffes d'une profiteuse. Une sangsue.

Leur père, Roger*, qui vient d'avoir 80 ans, a toujours été économe, comme bien des hommes de sa génération. Il n'a jamais, au grand jamais, fait de folles dépenses. Et là, depuis qu'il a rencontré Maryse*, qui a la moitié de son âge, il dilapide ses économies. Il a pris deux nouvelles hypothèques sur sa maison.

En 16 mois, il a flambé 200 000 $. Il lui a entre autres acheté une bague, un spa, un voyage dans le sud.

Il l'a meublée au grand complet.

En désespoir de cause, Sophie et Sylvie sont venues me raconter leur abracadabrante histoire. Elles ont frappé à toutes les portes, de la Commission des droits de la personne à la police, personne n'agit. Elles sont dans un cul-de-sac. «Il faut que les gens sachent qu'il n'y a pas de recours», tranche Sophie.

Même si Maryse a déjà fait le coup à d'autres avant.

Même si elle est connue des policiers.

Même si elle souffre de graves troubles mentaux.

Même si le père a fait une plainte signée à la Commission des droits de la personne.

Même s'il a demandé 15 fois l'intervention de la police en un an.

Même si.

Le problème, c'est que Roger change plus souvent d'idée que de chemise. Il appelle la police, il porte plainte, la retire après avoir parlé à Maryse. Maryse l'appelle à toute heure du jour ou de la nuit, lui dit qu'elle l'aime, qu'elle a plein de projets avec lui. Que ses enfants ne veulent que son argent. «Quand il est en crise, il nous appelle pour qu'on la sorte de là et après, il ne veut plus nous parler.»

Maryse vit de l'aide sociale. Elle boit, elle fume du pot, fait de la coke.

Elle fait boire Roger, beaucoup.

Sophie ne sait plus à quel saint se vouer pour faire aboutir les démarches d'homologation du mandat d'inaptitude de son père. «J'essaye de parler à son médecin, mais elle ne rappelle jamais. J'ai envoyé un fax de quatre pages avec une série d'événements, des dates et des faits pour documenter les nombreux déficits cognitifs de mon père.»

Elle attend toujours le rapport du médecin.

Sophie a aussi porté plainte à la Commission des droits de la personne. «La responsable de notre dossier était en feu, elle a parlé à Maryse, elle a dit: «c'est une femme agressive et agressante»! Je lui ai fait le portrait des dépenses de mon père avant et après, je lui ai tout raconté. Elle m'a dit: «C'est sûr qu'on peut faire quelque chose, on a un pouvoir dissuasif.»

Rien n'est arrivé. «La dernière fois que je lui ai parlé, son discours et son ton avaient changé. Elle a dit: "On ne peut rien faire."»

J'ai contacté la Commission, pour me faire expliquer en termes vagues que des enquêtes peuvent être menées dans un cas d'exploitation d'une personne apte. Sans plus. J'ai aussi reçu cette réponse par courriel: «Les dossiers d'exploitation sont des dossiers prioritaires. [...] La vérification succincte des allégations est réalisée aussitôt qu'elles sont reçues par la Commission et, rapidement, un filet de sécurité est mis en place pour protéger la victime dans les cas qui le nécessitent.»

Et, apparemment, Roger ne se qualifie pas.

Sophie a aussi porté plainte contre le notaire qui a autorisé les deux hypothèques sur la maison, pour un total de 150 000 $. «La maison, elle fait partie du patrimoine et je suis mandataire pour ma mère [en CHSLD depuis quatre ans]. Le notaire n'a pas vérifié quand mon père lui a dit que ce n'était pas la résidence familiale.»

C'est Maryse qui a «trouvé» le notaire.

Avec l'aide d'un travailleur social et du directeur des fraudes chez Desjardins, Sophie est parvenue la semaine dernière à mettre une limite de retraits à son père. Elle m'a montré des relevés de compte, elle avait surligné les innombrables retraits au guichet, souvent le maximum de 1000 $ par jour, en deux tranches de 500 $.

En plus des retraits au comptoir.

Il ne reste que quelques milliers de dollars dans le compte de Roger. «S'il n'arrive plus à payer l'hypothèque, qu'est-ce qui va arriver? Ils vont saisir la maison? Et qui va payer pour héberger mon père? La société. Maudit beau système.»

Maryse prendra la poudre d'escampette.

Elle ira trouver un autre vieux à siphonner.

Reste le CLSC, qui fait des pieds et des mains pour aider Roger. «Les deux travailleurs sociaux ont été extraordinaires dans le support offert. Ils sont investis dans leur travail et on sent qu'ils comprennent tous les enjeux. Même si c'est très compliqué, ils continuent de faire tout en leur possible pour aider notre famille.»

Sophie l'admet: «Notre père n'est pas facile à aider.»

Au CIUSSS (centre intégré universitaire de santé et de services sociaux), la directrice adjointe au programme de soutien à l'autonomie des personnes âgées, Nancy Drouin, est bien au fait du dossier. «On est au courant de la situation depuis le début. Des situations comme celle-là, ça n'a aucun bon sens. Ça illustre à la fois les failles du système et les failles de l'être humain.»

Maryse se sert des deux. «Depuis que ma mère a été placée, la santé mentale de mon père s'est fragilisée. La perte était trop grande pour lui. C'est la faille qu'a vue [Maryse]: un homme vulnérable psychologiquement, vivant seul, avec une maison payée, qui a des problèmes importants de mémoire. Bingo! Elle avait trouvé sa proie.»

Et l'histoire de Roger n'est pas unique.

Sophie serre les dents chaque fois qu'elle voit passer une annonce pour dénoncer les abus faits aux aînés. «On voit ça à la télé, le gouvernement nous dit qu'il faut protéger les personnes âgées. Pfff! On est trois à essayer depuis un an et demi et on se fait dire: "Attendez un drame." Il a eu le téléphone dans la face, mais pas de sang...»

*Tous les prénoms ont été modifiés.

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