Skippy contre Rocky

«J'aurais voulu prendre le petit garçon dans mes... (Photothèque Le Soleil, Mylène Moisan)

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«J'aurais voulu prendre le petit garçon dans mes bras [...] et lui dire que ce n'était pas la fin du monde, que l'important c'est de faire du mieux qu'on peut. Et d'avoir du plaisir, surtout quand on a cinq ans.»

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(Québec) CHRONIQUE / Le pire, c'est que ça partait d'une bonne intention.

Le père était là avec son fils de cinq ans, juste avant le combat, il lui faisait pratiquer ses esquives et ses coups.

«Go, enwèye, fesse!»

On aurait dit qu'il entraînait Rocky.

Je trouvais ça un peu fort de café, surtout pour un petit mousse de cinq ans un peu perdu dans son kimono blanc, mais bon, chacun sa façon de préparer son fils. Je répétais au mien, «amuse-toi», c'est ce qu'il sait faire de mieux. Mon fils à moi n'a pas l'oeil du tigre et c'est très bien comme ça.

Il fallait les voir les deux petits dans le ring, mon gars qui avait l'air de Skippy le kangourou et l'autre, les poings serrés, qui n'entendait pas à rire. Son père lui répétait d'ailleurs, en criant «focus, focus», pendant que mon fils sautillait joyeusement. L'issue du match paraissait scellée, Rocky n'allait faire qu'une bouchée de Skippy. 

Mon petit a marqué un premier point, le père a figé. Mon petit en a marqué deux autres, en souriant, le père n'en pouvait plus. Il s'est mis à crier des consignes, plutôt des ordres, à son garçon, qui ne savait plus sur quel pied combattre. L'enfant regardait plus son père que son adversaire, pour chercher dans son regard quelque chose qui n'y était pas.

De l'encouragement.

Le garçon a marqué quelques points, mais il n'a jamais pu prendre le dessus. Le père a eu beau essayer de lui dire quoi faire, sur tous les tons, rien n'y faisait. Marque finale: Skippy 7, Rocky 4.

Mon fils est venu se jeter dans mes bras, et dans ceux de son père, l'autre garçon est resté tout seul, penaud, au milieu du ring, les bras pendants. Son père s'est approché de lui sans lui toucher, il s'est accroupi à la hauteur de ses yeux. Il a pris ses deux épaules avec ses mains pour capter son attention.

«Tu me déçois.»

L'homme a tourné les talons, laissant son fils au milieu du ring, sonné. Le petit est resté une minute tout seul, puis il est allé se rasseoir à côté de son père, sans dire un mot. Son père ne lui a pas adressé la parole.

J'ai assisté à cette scène, les autres parents autour aussi, nos regards se sont croisés l'air de dire «qu'est-ce qu'on fait?»

On n'a rien fait.

Dans le brouhaha étourdissant du tournoi, il y avait comme une lourdeur, un silence, une tension. J'aurais voulu prendre le petit garçon dans mes bras, le serrer contre moi et lui dire que ce n'était pas la fin du monde, que l'important c'est de faire du mieux qu'on peut. Et d'avoir du plaisir, surtout quand on a cinq ans.

Je ne l'ai pas fait.

Cet homme ne voyait pas ce qui nous crevait les yeux, il était en train d'écrabouiller l'estime de soi de son petit. Son fils, avant de s'endormir, n'allait pas pleurer sa défaite contre mon garçon. Il entendrait cette phrase encore et encore, «tu me déçois», coupable d'avoir gâché la journée de son père.

C'est là-dessus que mise l'homme, que son fils gagne pour ne pas le décevoir.

Le propriétaire du club de karaté que fréquentent mes deux garçons en a vu d'autres des papas comme lui, ce sont plus souvent des papas, qui oublient que leurs enfants sont des enfants. Il en a entendu, quand il était juge, des «enwèye, imbécile, laisse-toi pas faire.» Une fois, il a arrêté le combat, s'est retourné vers un père.

«Est-ce que tu penses que tu rends service à ton fils?» Des parents comme ça, parce qu'il y a également des mamans, il y en a aussi dans les arénas, sur les terrains de soccer. L'an dernier dans la région de Québec, des organisations ont commencé à poser de petites affiches pour rappeler aux parents que le soccer est un jeu et leur enfant, un enfant.

On est rendu là. 

Il s'écrit un nombre effarant de bouquins sur l'art, c'en est un, d'élever son enfant. Je trouvais même qu'il y en a trop, qu'on nous propose la recette de l'éducation parfaite comme celle d'un clafoutis. J'étais de ceux qui plaidaient pour un retour à la base, que les parents se fient à leur instinct. 

Visiblement, parfois, ça ne suffit pas.

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