Visa le Blanc, tua le Blanc

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Des supporteurs de Black Lives Matter marchaient à Dallas dimanche, après la tuerie qui a coûté la vie à cinq policiers.

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(Québec) CHRONIQUE / Début des années 90, je suis allée en Louisiane avec mon chum de l'époque, un Cri de la Saskatchewan adopté à trois ans par une famille de La Nouvelle-Orléans que j'avais rencontré dans une boîte de nuit gaie de Victoria, en Colombie-Britannique.

C'est un peu compliqué, je sais.

Sa famille l'avait placé dans un orphelinat à 9 ans, l'orphelinat l'avait mis dehors à 16 ans, il avait vécu dans la rue 2 ans. Sa famille n'a pas voulu le revoir, mais les gens de l'orphelinat, si. Et il nous arrivait de croiser au détour d'un trottoir des mendiants qui avaient été des copains d'infortune.

Des retrouvailles émouvantes.

Toujours est-il que nous nous sommes retrouvés un soir dans un bar, avec 3,25 $ en poche, nulle part pour dormir, en nous disant qu'on resterait là jusqu'au matin. Là-bas, les bars ne ferment pas. La fille de la table d'à côté m'a reconnue, je lui avais ouvert, quelques heures plus tôt, la porte de l'hôtel où elle travaillait. Elle avait les bras chargés de valises, je lui ai spontanément donné un coup de main.

Elle et son mari sont venus s'asseoir à notre table, nous ont payé une bière, on a jasé, elle nous a demandé où on dormait.

- On ne sait pas encore.

- Vous n'avez pas d'hôtel?

- Il nous reste 3,25 $.

Les deux se sont regardés quelques secondes, la fille nous a fait une proposition qu'on ne pouvait pas refuser. «Mon mari et moi, on part demain matin pour deux mois à Cape Cod. Si vous voulez, vous pouvez venir habiter dans notre maison.»

On a fini nos bières et on est partis avec eux.

Le lendemain, ils ont mis leurs bagages dans la voiture, nous ont donné quelques consignes pour la maison, le code du système d'alarme. Et une dernière chose, en anglais «you'll see, it's a rough neighborhood», en français, «vous verrez, le voisinage est dur».

Nous étions dans un quartier noir.

J'ai vite compris que je n'étais pas la bienvenue quand je me suis baignée et qu'un garçon de huit ou neuf ans a tourné autour de la piscine en criant «white trash» (ordure blanche). J'ai compris également dans l'autobus, quand un homme m'a pointée avec ses doigts et que son pouce a bougé comme une gâchette.

J'ai compris ce que les Noirs vivent quand ils sont la cible de racisme. Les rôles étaient inversés.

La Nouvelle-Orléans est une ville magnifique si vous restez dans le quartier français, un quadrilatère de 12 rues du nord au sud, 12 rues d'est en ouest. Si vous flânez sur le Moonwalk, le long du Mississippi au son des joueurs de saxophone.

Ou sur Bourbon Street, la nuit.

Si vous sortez de ce périmètre, vous verrez l'autre visage de la ville, celui que les touristes ne voient pas. La pauvreté, des maisons en piteux états. Les deux tiers des habitants de La Nouvelle-Orléans sont afro-américains, ils ont 10 fois plus de risques de se faire assassiner que l'Américain moyen.

La maison typique des quartiers noirs s'appelle «shotgun house».

Ça en dit long.

J'ai habité deux mois là-bas, je lisais les journaux, on venait d'installer des détecteurs de métal à l'entrée des écoles. C'était il y a presque un quart de siècle que déjà la violence et les tensions raciales y étaient aussi omniprésentes que le jazz. Il y avait plus d'un meurtre par jour, dans une ville de 400 000 habitants.

Mon chum avait d'ailleurs été passé à tabac un soir en revenant du boulot, laissé pour mort dans un buisson, avec seulement son pantalon.

Depuis le passage de Katrina en 2005, la violence a repris de plus belle, les pauvres sont plus pauvres encore. Avec 92 personnes assassinées au cours des deux premiers mois de 2015, une hausse de 30 % en un an, La Nouvelle-Orléans est une des villes les plus meurtrières des États-Unis.

Tout ça était présent à Dallas, la violence et le racisme, lorsque Micah Xavier Johnson a ouvert le feu sur des policiers blancs au cours d'une manifestation jusque-là pacifique. Une manifestation qui visait à dénoncer les meurtres de Noirs par des policiers blancs. Ce jeune de 25 ans s'est fait meurtrier.

Il voulait se faire justice.

Autant il faut condamner le geste, autant il faut essayer de comprendre ce qui l'a poussé à le poser. Avant de regarder devant, les Américains doivent refermer les plaies de l'esclavagisme, qui suintent encore. Il faudra plus que des voeux pieux et des statuts Facebook pour crever l'abcès qui pourrit le pays.

Avant de partir, la fille qui nous a hébergés m'a fait une suggestion sur le ton d'un ordre, «ne regarde personne dans les yeux». Je l'ai fait une fois, à l'épicerie, alors que la caissière m'ignorait complètement. J'ai vu dans son regard la charge de ce passé que je portais malgré moi.

J'y ai vu de la colère aussi. La colère de celui qui ne peut pas pardonner parce que l'autre ne s'excuse pas.

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