Fuir

Le nombre de personnes ayant quitté leur foyer... (AP, Raad Adayleh)

Agrandir

Le nombre de personnes ayant quitté leur foyer l'an dernier s'est élevé à 65,3 millions, établissant un nouveau record.

AP, Raad Adayleh

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Québec) CHRONIQUE / C'est Staline qui disait : «Un mort, c'est un drame, un million de morts, c'est une statistique».

Ça vaut aussi pour ceux qui fuient leur maison.

Nous venons de franchir un record, il n'y a jamais eu dans le monde autant de personnes qui ont quitté leur foyer. Ils sont 65,3 millions, à peu près deux fois la population du Canada, même pas tous des réfugiés parce qu'ils n'ont parfois nulle part où aller. Des gens qui ont pris les jambes à leur cou, la peur au ventre.

C'est souvent tout ce qu'ils ont le temps de prendre.

En 2015, plus de 20 millions ont quitté leur pays, 40 millions sont des «déplacés internes», chassés de leur maison. Un triste bilan, qui a été rendu public lundi matin par le haut commissaire de l'ONU pour les réfugiés, Filippo Grandi. Le commissaire a dit : «Tourner le dos aux réfugiés pour regarder ailleurs n'est pas une option.»

Chaque minute, ils sont 24 de plus.

C'est quatre fois plus qu'il y a 10 ans.

Mais 24, c'est encore un peu impersonnel, ça peut être le nombre d'élèves dans une classe, c'est le nombre d'heures dans une journée.

Je vais vous parler d'une personne, un Afghan hazara, Enaiatollah Akbari. J'ai lu son histoire il y a un mois, écrite par Fabio Geda, Dans la mer il y a des crocodiles. Écrit au «je», le récit m'habite encore, peut-être parce qu'il commence par ce matin où il se réveille dans un lieu qu'il ne connaît pas, avec de purs inconnus.

Sa mère l'avait bordé la veille en lui faisant promettre trois choses : ne pas prendre de drogue, ne pas utiliser d'arme, ne pas voler.

C'est ainsi que s'amorce le long exil d'Enaia, il a 10 ans. Il ne sait pas que sa mère l'a abandonné pour le sauver des griffes des marchands pachtounes qui voulaient en faire un esclave.

Il finira par comprendre. «L'espoir d'une vie meilleure est plus fort que tout autre sentiment. Par exemple, ma mère a décidé qu'il valait mieux me savoir en danger loin d'elle mais en route vers un futur différent que me savoir en danger près d'elle, dans la boue et dans la peur pour toujours.»

Son exil a duré cinq ans, il a frôlé la mort, et la vie. 

Un enfant ne devrait pas pouvoir raconter une histoire comme celle-là, raconter comment il été floué par des passeurs, exploité par des patrons, battu par des policiers. Qu'il a failli mourir noyé en traversant la Méditerranée sur un bateau de fortune, qu'il y a laissé un ami, avalé par la mer.

Aucun adulte non plus ne devrait pouvoir raconter ça.

Enaia a tenu les promesses faites à sa mère, enfin presque, il a escroqué les touristes pour leur vendre des babioles. Il pinçait les enfants à l'insu des parents, puis «disai[t] aux parents : achetez quelque chose pour consoler votre enfant». C'était au Pakistan, il avait été recruté avec des dizaines de jeunes comme lui.

Il dormait dans la rue.

Enaia n'a pas survécu tout seul, il doit la vie à des gens qu'il a croisés, des gens bons qui l'ont aidé. Comme cette vieille Grecque, qui l'a recueilli, endormi. Il s'était caché sous un arbre. Elle lui a donné à manger, lui a fait prendre une douche, l'a habillé de vêtements propres et lui a payé un billet d'autobus. «Elle m'a salué, puis elle est partie. Je me suis dit qu'il y avait vraiment des gens étranges et gentils sur Terre.»

Il en faudrait beaucoup comme elle.

Enaia raconte sa rencontre avec deux cyclistes, qui lui ont demandé s'il avait besoin d'aide. «Quand le premier m'a dit qu'il était Français, j'ai dit : Zidane. Puis quand le deuxième m'a dit qu'il était Brésilien, j'ai dit : Ronaldinho. C'est tout ce que je connaissais de leur pays. [...] Ils m'ont demandé d'où je venais. J'ai répondu : Afghanistan. Ils ont dit : Taleban, Taleban. C'est tout ce qu'ils connaissaient de mon pays.»

Le Brésilien lui a donné 20 euros.

Enaia s'est finalement posé à Turin, où il a retrouvé Payam, un compagnon d'infortune. Il s'y est senti chez lui, a vite appris l'italien, s'est inscrit au lycée. «Tu le reconnais parce que tu n'as plus envie de t'en aller. [...] Bien sûr, il n'est pas parfait. Ça n'existe pas, un endroit parfait. Mais il existe des endroits où, au moins, personne ne cherche à te faire du mal.»

Enaia aurait tant voulu que ce soit à Nava, le village où il est né.

Les quelque 65 millions de déracinés aussi.

Partager

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer