La vie après la morgue

Depuis le décès de sa fille Joanie (photo),... (Fournie par la famille)

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Depuis le décès de sa fille Joanie (photo), Jocelyn ne tient plus demain pour acquis. «Chaque fois que je vois quelqu'un, maintenant, je suis conscient que ça peut être la dernière fois.»

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(Québec) CHRONIQUE / Demain, c'est ma fête.

Demain, pour Jocelyn, c'est le jour où sa fille est morte. C'était il y a 10 ans. Sa belle Joanie avait 20 ans, elle était allée faire de l'escalade avec son amoureux. Il faisait beau. Elle a perdu pied, n'a eu aucune chance.

Vers la fin de l'après-midi, le 13 juin, les policiers ont frappé à la porte de la mère de Joanie, qui a tout de suite appelé Jocelyn.

Son coeur à lui aussi s'est arrêté de battre.

Jocelyn m'a envoyé un texte, il raconte le choc, les premiers moments, la vie qui tourne, brusquement, au cauchemar. «Je ne pouvais rien faire, l'horreur et la mort se tenaient juste là, à côté de nous, là où quelques heures et jours avant, se tenaient la vie, la joie et les rires.»

Joanie, c'était tout ça.

Jocelyn raconte aussi le matin du 14 juin, un appel du coroner qui le convoque à la morgue. Il doit éclaircir les circonstances de la mort de Joanie, écarter les thèses du meurtre et du suicide. «Je prends rendez-vous pour 11h30. Quelques minutes plus tard, je le rappelle pour lui annoncer que je ne serai pas seul. Moi, sa mère et sa jumelle Émilie, nous y serons! Et avec nos conjoints. Nous voulons voir Jo! Nous devons voir Jo. Malgré l'aspect inhabituel de la situation, il accepte.»

Ensemble, ils vont voir Joanie. Elle est étendue sur une table en métal, un drap blanc, immaculé, jusqu'aux épaules.

Elle a l'air de dormir.

«La peur et la peine les plus puissantes que notre univers puisse générer nous ont envahies pendant deux à trois minutes. Puis, le calme, le silence. Plus de sanglots. Étrangement.

C'était Joanie. Je l'ai embrassée avec une tendresse plus que paternelle. La mort, que je n'avais jamais touchée tellement je la craignais, ne me faisait pas peur.

La pièce s'était rapidement remplie d'une grande sérénité. Joanie était endormie devant nous pour l'éternité, mais sa présence se faisait ressentir avec force en chacun de nous. Étrangement, je ne ressentais plus le besoin d'être près de son corps. Sans difficulté, j'ai pu jeter un dernier regard vers son visage, un visage que j'avais tant aimé et embrassé. Inconsciemment, j'avais réussi ma mission. Je la ramenais avec moi, en moi.»

Son deuil a pu commencer.

«Chacun des jours, des semaines et des mois qui ont suivi sa mort me paraissait une éternité tellement la douleur était forte, tout ce temps a passé, inexorablement. Il m'était insupportable de simplement voir les gens vivre normalement, alors que mon univers s'était effondré.»

Lui seul pouvait le reconstruire.

J'ai rencontré Jocelyn cette semaine autour d'un café pour qu'il me raconte comment on peut arriver à faire ça. «Dans la vie, quand il arrive des épreuves, comme un deuil, ou une séparation, c'est une opportunité que la vie met sur notre chemin, on a le choix de la saisir ou non.»

Jocelyn l'a saisie. «Avant, je jugeais les personnes par ce qu'elles avaient, par leurs possessions, par leurs avoirs. Je me suis libéré de tout ça. Je me suis libéré du jugement des autres, du matériel, pour me préoccuper des vraies choses. Je ne me préoccupe plus de ce que les gens ont, mais de ce qu'ils sont.»

Il vient de prendre sa retraite, il a renoncé à son gros salaire, à une voiture fournie par la compagnie. «Quand j'ai annoncé à mes collègues, c'était le choc, ils ne comprenaient pas qu e je puisse renoncer à ça. C'était inconcevable...» Pas pour le nouveau Jocelyn. «Je leur ai demandé : "Si jamais chez Rona ils vendaient une année de retraite en santé, vous pensez que ça se vendrait combien?"»

Très cher.

Aujourd'hui, il est heureux, pour vrai. «Durant ces 10 années, j'ai apprivoisé le grand chagrin de son départ, a-t-il écrit. J'ai fait le deuil de la vie que je n'ai pas eue avec elle, des enfants qu'elle n'a pas eus et des rêves que je n'ai pas réalisés avec elle. Mais elle est toujours avec moi. Le sentiment immense d'amour et de paix que j'ai ressenti à la morgue devant son corps sans vie est demeuré intact. Il a même grandi.»

Il pense à elle tous les jours. «J'ai la conviction absolue qu'elle est toujours là avec nous, de manière différente. Je le sais, car on ne peut pas aimer autant quelqu'un ou quelque chose qui n'existe plus. L'amour survivra toujours.»

Demain, à 14h30, Jocelyn, Émilie, sa mère et leurs conjoints seront, comme toutes les années, à l'endroit où Joanie a perdu pied. Et perdu la vie. «C'est un rituel. On garde quelques instants de silence. C'est un beau moment, agréable, je dirais. On ressent comme une proximité.»

Chaque fois que ce sera ma fête, je penserai à Joanie.

Jocelyn a ce dernier souvenir de sa fille, une scène qui aurait vite été effacée si la mort ne l'avait pas figée dans le temps. Le dimanche avant l'accident, c'est arrivé un mardi, il a déjeuné avec elle. «Nos voitures étaient stationnées une à côté de l'autre, on s'est salués. On partait chacun dans notre direction.»

Il ne l'a plus revue vivante.

Depuis, Jocelyn ne tient plus demain pour acquis. «Chaque fois que je vois quelqu'un, maintenant, je suis conscient que ça peut être la dernière fois.»

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