Une dette d'honneur

Yves Michaud, pendant une conférence de presse en... (Photothèque Le Soleil)

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Yves Michaud, pendant une conférence de presse en 2001, où il montre une copie des commentaires qui lui ont valu une motion de blâme à l'Assemblée nationale.

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(Québec) CHRONIQUE / Le 5 décembre 2000, en entrevue avec Paul Arcand à CKAC, Yves Michaud raconte une anecdote, une conversation avec Léo Kolber, sénateur, juif.

«Je suis allé chez mon coiffeur, il y a à peu près un mois. Il y avait un sénateur libéral [...], il me demande : "Es-tu toujours séparatiste, Yves?" J'ai dit : "Oui, oui je suis séparatiste comme tu es juif. Ça a pris à ton peuple 2000 ans pour avoir sa patrie en Israël." Et j'ai ajouté : "Moi, que ça prenne 10 ans, 50 ans, 100 ans de plus, ça peut attendre." Alors, il me dit : "Ce n'est pas pareil." Ce n'est jamais pareil, pour eux. Alors, j'ai dit : "Ce n'est pas pareil? Les Arméniens n'ont pas souffert, les Palestiniens ne souffrent pas, les Rwandais ne souffrent pas." Je lui ai dit : "C'est toujours vous autres. Vous êtes le seul peuple au monde qui a souffert dans l'histoire de l'humanité."»

Il s'est attiré les foudres d'une partie de l'opinion publique, entre autres le B'nai B'rith, une organisation juive.

Une semaine plus tard, le 13 décembre, aux États généraux sur la langue française, Yves Michaud prend la parole : «Le chanoine Groulx disait et nous invitait, et je le cite, "à posséder, comme les juifs, leur âpre volonté de survivance, leur invincible esprit de solidarité, leur impérissable armature morale".

Et l'historien, Groulx, donnait l'exemple du peuple juif comme modèle à suivre pour que les Québécois affirment leur propre identité nationale et assument - et assument pleinement - l'héritage de leur histoire, ajoutant que l'antisémitisme était "une attitude antichrétienne et que les chrétiens sont, en un sens, spirituellement des Sémites"».

On est aux antipodes de l'appel à la haine.

Le lendemain, l'Assemblée nationale a adopté à l'unanimité une motion de blâme à son endroit : «Que l'Assemblée nationale dénonce sans nuance, de façon claire et unanime, les propos inacceptables à l'égard des communautés ethniques et, en particulier, à l'égard de la communauté juive tenus par Yves Michaud à l'occasion des audiences des États généraux sur le français à Montréal, le 13 décembre 2000.»

Yves Michaud n'a jamais eu l'occasion de s'expliquer ni de faire appel. La motion a été proposée pendant la session intensive conjointement par le libéral Lawrence Bergman et le péquiste André Boulerice, adoptée sans plus de cérémonie. 

Sans débat.

Du jamais-vu à l'endroit d'un citoyen. Et pas n'importe lequel. Michaud a été député libéral en 1966, a été Haut-commissaire à la Coopération au ministère des Affaires intergouvernementales du Québec en 1970, délégué général du Québec en France de 1979 à 1984.

Quelques jours avant d'être blâmé, il avait fait part de son intention de briguer l'investiture du PQ dans Mercier. 

Le chef du parti ne pouvait pas le voir en peinture.

Les 109 députés présents ont appuyé la motion de blâme sans pouvoir prendre connaissance des propos qui lui étaient reprochés, même de bons amis d'Yves Michaud ont suivi le mouvement : Jean-Pierre Charbonneau était président de l'Assemblée nationale et Bernard Landry, ministre des Finances. 

Du lot, 53 députés se sont excusés, Landry le premier, Boulerice pas longtemps après. Aucun libéral n'est du nombre. 

Yves Michaud avait intenté une poursuite devant les tribunaux, la Cour supérieure avait tranché qu'elle ne pouvait pas trancher, vu la séparation des pouvoirs. La Cour d'appel a conclu la même chose, la Cour suprême n'a pas voulu entendre la cause - elle serait probablement arrivée à la même conclusion.

C'est sacré, la séparation des pouvoirs.

Il y a quelques mois, les gens qui représentent Yves Michaud ont demandé à la Commission des droits de la personne de se pencher sur son cas. Le 24 mars, ils ont reçu la réponse. L'organisme plaide qu'elle n'a pas la compétence pour traiter le dossier, invoquant aussi la séparation des pouvoirs. 

La Commission des droits de la personne n'est pas un tribunal. C'est d'ailleurs très bien expliqué sur son propre site Web. «La Commission est un organisme indépendant du gouvernement et remplit sa mission au seul bénéfice des citoyens et dans l'intérêt du public.» Oui, «au seul bénéfice des citoyens».

Mais pas d'Yves Michaud.

Les gens qui défendent ce dernier ont décidé de contester la décision devant les tribunaux. Ils ont fait une conférence à Montréal, le 31 mars dernier, pour relancer le débat, pour que, finalement, Yves Michaud obtienne justice. Bernard Landry a pris la parole pour défendre son ami, quelqu'un dans la salle a posé une question.

- Si c'était votre ami, M. Michaud, pourquoi avez-vous appuyé la motion en premier lieu?

- Le parti était cohérent et le chef était écouté.

Le chef, c'était Lucien Bouchard. 

Jean-Pierre Charbonneau a pris place au micro après Landry; il était président de l'Assemblée nationale en ce jour de décembre 2000. «Si j'avais pu invoquer le règlement, je l'aurais invoqué, mais il n'existe pas de règlement empêchant les motions contre des personnes.»

Aurait-il pu refuser la motion?

«J'aurais pu, mais ça aurait causé un émoi. Les partis voulaient l'adopter... La petite histoire n'est pas très noble.»

Raison de plus pour présenter des excuses, exhorte Bernard Landry. «L'Assemblée nationale a fait une erreur qui entache sa réputation et celle d'Yves Michaud. Cette erreur doit être corrigée et réparée. La démarche doit s'élever au-dessus de la partisanerie, c'est l'honneur de l'Assemblée dont il est question ici.»

Question, aussi, d'un homme de 86 ans à qui le Québec a offert l'Ordre national en 2011. Michaud a refusé, il voulait des excuses auparavant.

On l'a condamné à l'unanimité, il faut s'excuser à l'unanimité.

En 2013, Pierre Karl Péladeau avait signé la préface d'un livre sur Michaud, où il prenait parti pour le Robin des banques. «Dans toute sa vie politique, il y a des blessures, et la plus douloureuse qu'a reçue Yves Michaud lui a été infligée par la plus haute institution démocratique de son pays. La motion de blâme votée contre lui par l'Assemblée nationale, au mépris des règles élémentaires de la justice, l'a meurtri dans son honneur, et il n'aura pas de repos tant que l'on n'aura pas pleinement restauré son intégrité.»

Au Devoir en décembre dernier, Péladeau, devenu chef du Parti québécois entre-temps,  a plaidé pour une réforme des règles parlementaires «afin que toutes les motions ad hominem soient purement et simplement dorénavant irrecevables».

Philippe Couillard saura-t-il s'élever au-dessus de la partisanerie?

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