Au royaume d'une Aspergirl

CHRONIQUE / À quatre ans, Jessica lisait couramment. Elle lisait partout, tout... (Alain Corneau)

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Alain Corneau

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(Québec) CHRONIQUE / À quatre ans, Jessica lisait couramment. Elle lisait partout, tout le temps, n'a jamais écouté un professeur, «trop plate».

Jessica n'avait aucun ami.

Jessica était incapable d'attraper un ballon.

Chaque jour, elle savait ce qui l'attendait à l'école. «Ça a commencé dès les premières journées de maternelle. On riait de moi, on me frappait, tous les jours, on me crachait dessus.

Je me mettais en boule. Ça a duré sept ans et deux mois, jusqu'à ce que je change d'école pendant mon secondaire 1.»

Quand elle parlait à quelqu'un, elle voyait des mots au-dessus de sa tête.

Les professeurs ne savaient pas trop quoi faire avec elle. «Étant donné que je performais dans l'académique, ils ne s'occupaient pas du reste.» Ses parents l'ont tout de même emmenée consulter un psychiatre. «Il ne savait pas trop, à l'époque, ce n'était pas très développé. J'étais juste bizarre.»

C'est ce qu'elle pensait aussi.

Jessica ne ressentait aucune émotion. Aucune. Pas de joie, pas de peine, pas d'empathie. «Je ne m'attachais à personne, même pas à mes parents. Je pensais que j'étais méchante et psychopathe. Je me disais: "Heureusement que je n'ai pas de mauvaises intentions, parce que ça ne me ferait rien."»

Quand elle a accouché, il y a 15 ans, rien. «Je ne ressentais pas ça, de l'amour. Quand mon fils est arrivé, je n'avais aucune émotion. Ils m'ont donné un livre qui disait quoi faire, par exemple, 30 minutes de chansons, 30 minutes de caresses, je faisais tout exactement comme c'était écrit.»

Elle élevait son enfant comme si elle devait appliquer une formule mathématique. «Techniquement, j'étais une bonne mère. Mon enfant ne manquait de rien, il était stimulé. J'appliquais la recette à la lettre, sans déroger.»

Un jour, après quelques mois, quelque chose de bizarre s'est produit. «J'ai ressenti comme un point de chaleur sur le plexus, je n'avais jamais ressenti ça avant, comme une émotion chaleureuse. Ça a commencé doucement et, à force, j'ai commencé à aimer le petit. Je lui dis qu'il a débloqué l'amour en moi...»

Elle a aimé ses deux autres enfants tout de suite.

Mais elle ne s'est jamais vraiment améliorée au ballon, elle danse encore comme une enclume, est réglée comme une horloge, a une sainte horreur des imprévus. Et des bruits. Et des personnes qui la touchent. Elle ne peut pas porter n'importe quel vêtement, le contact du tissu lui procure «une sensation de brûlure».

Elle a toujours été obsédée par les dés.

Jessica s'était faite à l'idée qu'elle ne saurait jamais pourquoi elle était comme ça, jusqu'à l'été dernier. Elle a rencontré une fille en camping. «Elle lisait un livre que j'avais lu, je lui ai adressé la parole. Nous sommes devenues amies. Et le hasard a fait que cette fille travaillait avec les autistes.»

Elle a cliqué tout de suite, juste en voyant comment Jessica bougeait. Elle aurait aussi allumé en la voyant faire la vaisselle. «J'ai vraiment beaucoup de plaisir à faire ça. Souvent en camping, il fait un peu froid, et c'est agréable de plonger les mains dans l'eau chaude. Toutes les surfaces reluisent, tout peut être droit, il y a vraiment matière à triper!»

La fille lui a suggéré, un jour: «Tu devrais aller consulter...»

Jessica avait peur. «Je pensais que j'avais une maladie épouvantable! C'était mon secret, je n'en parlais à personne. J'avais fait beaucoup d'efforts pour ne pas que ça paraisse, pour mener une vie normale. J'avais une famille, un travail...» Mais elle savait, au fond, que quelque chose clochait.

Le diagnostic est tombé en octobre: autisme léger à modéré, Asperger.

Un des plus beaux jours de la vie de Jessica. «Ça a tellement amélioré ma vie! Je venais de perdre 100 livres de pression. Avant, je me pilais constamment dessus et depuis, j'apprends à me connaître. Les gens me respectent plus aussi, je peux leur expliquer pourquoi j'agis de telle ou telle façon.»

Pourquoi elle ne peut pas parler à deux personnes à la fois. «Deux personnes avec des mots qui s'empilent par-dessus la tête comme dans Tétris, c'est trop à gérer!»

Elle s'est inscrite dans un club de photo, elle a transformé son «intérêt spécifique» pour les dés en passion. «J'ai toujours été fascinée par les dés, c'est carré, c'est égal. Je prends des photos de dés, je tripe, c'est égal, tout peut être égal! Avant, quand j'en achetais, je trouvais un prétexte. Là, je le fais par plaisir!»

Elle en a environ 300.

Elle a un autre intérêt spécifique, les images de marque. «J'ai toujours été complètement fascinée par le mouvement des yeux sur un logo, comment le message arrive à passer à partir d'une image.»

Elle en a fait un métier, elle est graphiste.

Jessica a aussi commencé à alimenter un blogue, Au royaume d'une Aspergirl, elle raconte sa vie avec humour et perspicacité. Ça lui permet de mieux se comprendre et d'aider d'autres gens à faire la même chose. «Je reçois des témoignages de personnes qui ont vécu comme moi toute leur vie coincées avec ça.»

Il y aurait plus de 25 millions d'Asperger dans le monde.

Jessica a trouvé une formule pour se résumer : «Je suis une bibliothèque montée comme une table.»

Et son chum est maître ès Ikea. «Quand nous nous sommes rencontrés, ça a cliqué tout de suite. Il me trouvait vraie et moi, je voyais un espiègle en lui. Avec moi, il sait à quoi s'en tenir, c'est blanc ou noir, je ne mens jamais. Je suis toujours de bonne humeur et enthousiaste, on se complète bien.»

Sa fille ado, elle, lui donne des conseils mode. «J'ai toujours été en chicane avec mon corps et je n'ai jamais su comment m'habiller. Au secondaire, ils m'appelaient Miss Bonbon, je m'habillais de toutes les couleurs, c'était n'importe quoi! C'était dans le temps de la mode en noir, avec des chaînes...»

Et, quand elle a voulu être dans le coup, elle n'y est pas allée avec le dos de la cuillère. «Je suis arrivée habillée en noir de la tête aux pieds, avec 12 chaînes! J'avais l'air déguisée!»

Elle rit de tout ça, maintenant.

Jessica habite au Saguenay depuis une dizaine d'années, elle habitait Montréal avant, nous avons dû faire l'entrevue par téléphone. Je lui ai demandé si elle était disponible mardi après-midi, vers 15h30.

«Les mardis, je vais toujours marcher ou faire de la raquette en forêt précisément à 14h30. Je ne serai pas de retour.»

Et le lendemain matin?

«Je me lève à 6h.

À 6h20, je prends mon café.

À 6h30, je suis fonctionnelle.

À 7h47, je quitte pour mon rendez-vous de 8h.

Je suis de retour à 9h15.»

Nous avons fait l'entrevue jeudi, elle n'avait rien à l'horaire.

* http://au-royaume-dune-aspergirl.com

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