«Je ne peux pas dire qui a appuyé sur la gâchette...»

Le policier Louis-Georges Dupont a été retrouvé mort...

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Le policier Louis-Georges Dupont a été retrouvé mort dans sa voiture de service en novembre 1969, aux limites nord de Trois-Rivières. Son décès a été traité comme un suicide.

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(Québec) CHRONIQUE / C'était en mai 2010, Martin Prud'homme, alors sous-ministre de la Sécurité publique, venait d'annoncer que la SQ allait réexaminer «de A à Z» les circonstances de la mort, plus que suspecte, du policier Louis-Georges Dupont.

L'homme a été porté disparu le 5 novembre 1969 et retrouvé sans vie dans sa voiture de service, cinq jours plus tard, aux limites nord de la ville de Trois-Rivières.

Le cas a tout de suite été traité comme un suicide.

Prud'homme a assuré que la nouvelle enquête serait confiée à une équipe d'enquêteurs «très qualifiés» pour revoir de fond en comble le dossier, qui continue à faire couler de l'encre, plus de 45 ans après les faits.

De nouveaux témoins devaient être interrogés, de nouveaux faits, étudiés.

Dix-huit mois plus tard, le 4 novembre 2011, la Sûreté du Québec, par la bouche du relationniste Michel Brunet, a rendu publics les résultats de cette enquête : Dupont s'est suicidé. On a répondu aux questions des journalistes, sans toutefois rendre accessible le rapport d'enquête.

Merci, bonsoir.

Même les deux fils du policier, Robert et Jacques Dupont, qui avaient réclamé cette enquête, n'ont pu voir le document.

J'ai fait une demande d'accès à l'information le 27 mai 2015, j'ai reçu une lettre m'avisant qu'on prendrait 30 jours plutôt que 20 pour me donner une réponse. Le délai n'a pas été respecté. En octobre, je me suis tournée vers la Commission d'accès à l'information pour faire avancer le dossier.

Légalement, les organismes ont 30 jours, maximum, pour répondre.

J'ai contacté deux ou trois fois la médiatrice de la Commission d'accès à qui on avait confié ma plainte, elle m'a dit chaque fois que la SQ était débordée, que, règle générale, ça prend plusieurs mois avant d'obtenir une réponse. Pas le document, juste une réponse. Et qu'il n'y avait pas grand-chose à faire.

Les frères Dupont attendaient aussi, comme moi, une réponse à leur demande d'accès à l'information, faite deux mois avant la mienne. Pour le même rapport. N'ayant pas reçu de réponse non plus, ils se sont aussi tournés vers la Commission d'accès.

Ils ont contacté leur médiateur, aussi impuissant que la mienne.

Et puis, le 12 janvier, j'ai finalement reçu la réponse de la SQ : «Nous ne pouvons vous transmettre le dossier demandé sans le consentement des personnes impliquées, soit Robert et Jacques Dupont, en raison des articles 53 et 54 de la Loi sur l'accès.»

Ceux-là mêmes à qui on n'avait jamais remis le rapport.

J'ai appelé Jacques Dupont, il m'a envoyé dans l'heure suivante une lettre de consentement signée par lui et par son frère. Comme par magie, les frères Dupont et moi avons reçu une grosse boîte remplie de documents, le rapport et les annexes. Nous allions finalement pouvoir voir le travail de la fine équipe de la SQ.

Cinq ans plus tard.

Le rapport est signé par un seul enquêteur, Jude Joyal, qui s'est, en gros, tapé les témoignages de la Commission d'enquête Lacerte-Lamontagne de 1996, mise sur pied par l'ex-ministre Serge Ménard. Le juge Yvan St-Julien avait recommandé la tenue de cette enquête pour faire la lumière sur le «meurtre» de Dupont.

Je l'ai appelé l'automne dernier, le sortant brièvement de sa retraite, M. St-Julien maintient toujours ses conclusions.

Le rapport de Jude Joyal est daté du 1er juin 2011, il s'articule essentiellement autour des 89 questions soulevées par les frères Dupont. Dans son «historique d'enquête», Joyal se positionne clairement du côté du suicide, estimant qu'«il n'y a aucune preuve ni fondement que Louis-Georges Dupont ait été victime d'un meurtre».

Comment il en arrive à ça?

Aucune liste de témoins ou de personnes interrogées ne figure dans le rapport, si ce n'est ce passage : «Nous avons rencontré plusieurs témoins qui avaient déjà témoigné lors de la Commission et lors de l'enquête précédant la Commission.»

Aucune note d'entrevue non plus.

Quatre pages du «calepin de notes personnelles» de Jude Joyal sont reproduites à la fin du rapport d'enquête, numérotées 1, 2, 6 et 7. On y apprend que trois enquêteurs ont eu une rencontre de deux heures avec les frères Dupont le 23 juin 2010 et que Joyal a reçu une boîte par Purolator, le 4 août, qui contenait les documents de la Commission de 1996.

L'avant-dernière page est caviardée à moitié, la dernière l'est complètement.

La rencontre du 23 juin entre les enquêteurs et les frères Dupont donne le ton. D'entrée de jeu, selon le récit qu'en a fait Jude Joyal, Jacques et Robert Dupont «veulent que nous reconnaissions qu'il s'agit d'un meurtre pour que ça soit connu que leur père est mort en devoir».

C'est ce qu'ils soutiennent depuis 45 ans.

J'ai lu le rapport de 77 pages et les centaines de pages d'annexes, j'en suis sortie avec un arrière-goût de réchauffé. Pour répondre aux questions des Dupont, Joyal se réfère surtout aux témoignages de la Commission Lacerte-Lamontagne qui a, grosso modo, donné foi aux témoignages des gens qui auraient été impliqués dans le meurtre.

Des policiers qui se sont protégés entre eux.

Joyal a fait la même chose. Il a sélectionné les passages qui valident la thèse du suicide, en insistant évidemment sur le fait que Dupont avait consulté pour des troubles anxieux et dépressifs, qu'il consommait des antidépresseurs, qu'il dormait mal et qu'il avait des soucis financiers.

Mais il n'a pas répondu à plusieurs questions. Il a jugé «non pertinents» les éléments entourant le contexte de l'époque, entre autres le fait qu'un policier et un échevin possédaient de hauts lieux de la prostitution à Trois-Rivières, dont un qui était situé juste en face du palais de justice.

Il n'a pas insisté non plus sur le fait que les policiers de l'escouade de la moralité - Jean-Marie Hubert, Lawrence Buckley et Paul Dallaire - auraient été les chefs d'orchestre de la prostitution. Ces allégations auraient d'ailleurs été l'un des éléments clés pour le déclenchement de la Commission de police. Dupont auraient été tué après qu'il eut témoigné contre ses collègues devant la Commission de police, qui enquêtait sur le corps policier, gangréné jusqu'à la moelle.

De l'avis général, Dupont était un des policiers les plus intègres de la ville.

Joyal n'a pas remis en question les raccourcis pris depuis 1969 pour éluder les nombreuses incohérences de la thèse du suicide :

- pas une trace de sang dans le véhicule, à part un peu de sang séché sur la chemise;

- une lettre de suicide, pas de crayon;

- la rigidité du corps, qui trahit une mort récente;

- pas de cigarettes ni de briquet. Dupont était un gros fumeur;

- le complet, qui n'est pas celui qu'il portait à sa disparition;

- le nez, déplacé;

- l'embaumeur qui affirme : «c'était un cadavre frais». La thèse du suicide fait remonter le décès à quelques jours.

Il y en a d'autres, comme le fait qu'aucune empreinte digitale valable n'a été trouvée sur le revolver. C'est possible, vu les technologies à l'époque, mais c'est tout de même un peu intrigant, surtout que c'était son arme à lui, qu'il devait en théorie être le seul à manipuler. Passons.

Joyal est passé vite sur plein de choses.

Joyal soutient qu'il n'y a aucun fait nouveau à l'enquête. Il y en a, mais il a choisi de ne pas les considérer. Ces faits ont été rendus publics l'an dernier par Jean-Pierre Corbin, qui était tenancier à Trois-Rivières à la fin des années 60. Il était proche des policiers de la moralité, assez pour que Buckley se confie à lui, quelques années avant sa mort.

Pour lui dire quoi au juste? Corbin maintient que Buckley lui aurait dit que lui, Dallaire et Hubert ont attiré Dupont dans un guet-apens, qu'ils l'auraient séquestré dans un chalet à Champlain, qu'ils auraient réglé leurs comptes avec lui. C'est Jean-Marie Hubert qui aurait tiré sur Dupont, dans le dos, alors qu'il le faisait monter dans sa belle décapotable rouge et blanche.

On sait que l'auto personnelle d'Hubert est passée au feu dans la nuit du 9 au 10 novembre 1969.

On sait que, le matin du 10 novembre, au moment même où le corps était découvert, Hubert a rendu visite au médecin de famille de Dupont pour obtenir une lettre dans laquelle il écrit l'avoir reçu, un an plus tôt, pour des troubles dépressifs et de l'anxiété. Drôle de réflexe, non, de la part d'un collègue et ami?

Non, conclut Joyal.

L'enquêteur élimine complètement la thèse de la vengeance. «Suite aux vérifications et rencontre de M. Corbin, il s'avère que cette information est fausse. De plus, l'histoire du chalet où aurait été séquestré M. Dupont n'aurait jamais existé en 1969.» Jean-Pierre Corbin m'a donné la copie d'un plan aérien, produit par le ministère des Terres et Forêts en 1970, il m'y a montré un chalet.

Le chalet où Dupont aurait été séquestré.

J'ai parlé avec Jean-Pierre Corbin vendredi, il m'a raconté avoir eu deux fois la visite de Joyal, quelques semaines avant qu'il dépose son rapport. «Il est venu chez moi deux fois. La première fois, lui et son collègue sont restés à peu près sept heures, je leur ai tout montré mon dossier sur ce qui se passait à l'époque, sur Dupont.»

Deux ou trois semaines après, «il est revenu, avec un autre collègue, il m'a dit de le suivre au poste de Cap-de-la-Madeleleine. Il m'a posé des questions pendant deux heures et demie, jamais il n'a voulu savoir ce que je savais sur les confidences de Buckley. C'est comme si ça ne l'intéressait pas.»

J'ai aussi donné un coup de fil à Michael Baden, ce pathologiste américain embauché par la Commission Lacerte-Lamontagne pour coordonner l'exhumation du corps de Dupont et analyser son squelette. Baden a aussi servi d'expert pour JFK et OJ Simpson. «Il y avait un trou dans le sternum, qui montrait que la balle était entrée par l'avant.»

La direction de la balle, c'est un des gros arguments de la thèse du suicide, même si ça implique que Dupont se serait un peu compliqué la vie en dirigeant son fusil sur sa poitrine. Joyal en parle beaucoup dans son rapport.

J'ai posé cette question à Baden :

- Est-ce que ça aurait pu être un meurtre?

- J'ai analysé la direction de la balle. Mes conclusions se limitaient seulement à la direction de la balle. Je ne peux pas dire qui a appuyé sur la gâchette...

*****

NDLR: Cet article a été modifié par rapport à sa version originale, de façon à apporter quelques précisions.

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