Nous ne saurons jamais

Il est impossible de savoir ce que les... (Photothèque Le Soleil, Caroline Grégoire)

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Il est impossible de savoir ce que les policiers de la SQ ont fait - ou n'ont pas fait - dans la nuit du 1er au 2 février 2014, lorsque Martin Godin a entraîné avec lui dans la mort quatre personnes, à Sainte-Croix et à Saint-Isidore.

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(Québec) CHRONIQUE / J'aurais aimé pouvoir vous dire ce qui s'est passé dans cette nuit du 1er au 2 février 2014, lorsque Martin Godin a entraîné avec lui dans la mort quatre personnes, dont ses deux filles, Béatrice et Médora.

J'aurais aimé pouvoir vous dire ce que les policiers de la Sûreté du Québec ont fait. 

Ou pas.

On ne saura jamais. Le rapport du coroner Luc Malouin, rendu public en novembre, raconte que des agents sont allés à Sainte-Croix après un le premier appel au 9-1-1 à 20h44. 

Au bout du fil, Nancy Samson criait : «Il nous tire dessus!»

On sait que les agents se sont rendus à l'adresse qu'elle a donnée, pour constater son décès et celui de son nouvel amoureux, Benoit Daigle. Elle avait annoncé la veille à Martin Godin qu'elle le quittait, qu'elle avait un autre homme dans sa vie. Sans lui dire qui. Godin a deviné, il connaissait bien Benoit, un voisin de leur chalet de Sainte-Croix.

Où les policiers sont-ils allés après?

Quelles pistes ont-ils suivies pour trouver ce «il» qui tirait son ex à bout portant?

Ont-ils suivi une piste?

À la limite, ils auraient dû se présenter au domicile d'un autre homme, François Quesnel, qui bombardait les autorités depuis des mois de mises en garde au sujet de Benoit Daigle, les prévenant qu'aucun père n'accepterait que ses enfants soient en présence d'un homme reconnu coupable d'agressions sexuelles sur des mineurs.

Martin Godin était au courant.

Quesnel savait de quoi il parlait, son ex est sortie avec Daigle. Il angoissait de savoir ses trois enfants en sa présence et critiquait, à qui voulait l'entendre, le travail des policiers et des juges, qui n'ont jamais jugé bon d'imposer à Daigle une interdiction de se trouver en présence de mineurs.

Les policiers de la SQ ne sont pas allés chez Quesnel. S'ils l'avaient fait, Quesnel les aurait fort probablement dirigés vers Martin Godin.

Tout ce qu'on sait, c'est qu'un peu après minuit, un autre appel est entré au 9-1-1, d'un ami de Martin Godin qui venait de lui parler au téléphone. Godin lui avait fait part de son plan : «Ce soir, on s'en va au ciel. Je veux que nos funérailles se fassent à l'Eau-vive». Là, les policiers ont allumé sur l'identité du «il».

Ils se sont dirigés vers la résidence à Saint-Isidore, ils y étaient une vingtaine de minutes après l'appel. Ils sont entrés dans la maison six heures plus tard, ont trouvé Godin et ses deux filles, tous avec une balle de carabine dans la tête.

Six heures plus tard.

Le rapport du coroner Malouin ne dit pas non plus ce que les policiers ont fait pendant ces six heures, avant d'entrer dans la maison. Questionnée à ce sujet dans les jours suivant la publication du rapport, la Sûreté du Québec s'est limitée à quelques lignes de presse, que voici :

Les agents «ont été confrontés à un enjeu de sécurité. Dans un premier temps, le suspect était soupçonné de vouloir commettre des homicides et d'être armé. Dans un deuxième temps, il pouvait être en compagnie de deux enfants. Les policiers devaient s'assurer de ne pas précipiter des gestes ou provoquer une prise d'otages. Le groupe tactique d'intervention a été invité à se rendre sur place.»

J'ai demandé à consulter le rapport d'enquête des policiers, que le coroner a d'ailleurs dû attendre pendant de longs mois. J'imagine qu'on y retrouve les interventions qui ont été menées, les déplacements, les démarches, pendant les deux «trous noirs» dans la chronologie des événements.

J'ai fait la demande d'accès à l'information à la SQ, on m'a dirigée vers le bureau du coroner, où ma demande a été refusée. En fait, m'a-t-on expliqué, personne ne peut avoir accès au rapport, à moins d'être un parent des victimes, et encore. Il faudrait que le contenu du rapport puisse permettre de trancher un litige.

Par exemple, pour une question d'assurance-vie.

Même chose pour les appels du 9-1-1, leur contenu est un secret bien gardé. Impossible de savoir ce que Nancy Samson a dit, exactement, à 20h44, quand elle a appelé à l'aide, alors que Godin se tenait devant elle avec une carabine.

Il faut faire confiance. Dans le doute, on nous demande de croire sur parole tout ce bon monde, d'être certain qu'ils ont tous travaillé de façon exemplaire et respecté les règles de l'art.

On nous demande d'accepter que ce drame, d'une tristesse infinie, ne pouvait pas être évité.

Imposer ou non un «161»

Vous connaissez l'article 161 du Code criminel sans le savoir, c'est celui qui impose à un individu l'interdiction de se trouver en présence de mineurs. Plus précisément, une personne visée par cet article ne peut pas :

a) se trouver dans un parc public ou une zone publique où l'on peut se baigner s'il y a des personnes âgées de moins de 14 ans ou s'il est raisonnable de s'attendre à ce qu'il y en ait, une garderie, un terrain d'école, un terrain de jeu ou un centre communautaire;

b) chercher, accepter ou garder un emploi - rémunéré ou non - ou un travail bénévole qui le placerait en relation de confiance ou d'autorité vis-à-vis de personnes âgées de moins de 14 ans;

c) utiliser un ordinateur dans le but de communiquer avec une personne âgée de moins de 14 ans.

Je croyais que cet article était appliqué automatiquement dans le cas de personnes accusées ou reconnues coupables d'agressions sexuelles sur des mineurs, cette interdiction me semblait aller de soi pour éviter qu'un individu ne fasse de nouvelles victimes. Eh bien non, c'est du cas par cas. C'est écrit noir sur blanc dans le Code criminel canadien, «le tribunal peut interdire» et non «doit». 

Le juge est appelé à évaluer le risque.

C'est ce qu'il a fait avec Benoit Daigle qui, à 35 ans, a été mis en accusation pour des agressions sexuelles répétées sur deux mineurs, un garçon et une fille, commises avant et après ses 18 ans. Accusé devant le Tribunal de la jeunesse, il a plaidé coupable en 2012, a écopé de huit mois de détention à résidence suivis de deux ans de probation.

Il était en probation au moment du drame.

Lorsqu'il a prononcé la sentence, le juge a maintenu l'interdiction à Benoit Daigle de se trouver en présence des victimes, mais il n'a pas cru bon de le soumettre à l'article «161». Un rapport sexologique produit pour le tribunal en 2011 concluait que Daigle n'était pas un pédophile et que les risques de récidives étaient de faibles à modérés.

Il a tout de même accepté une part de risques.

C'est le cas d'ailleurs chaque fois qu'une personne coupable de crimes sexuels sur des mineurs n'est pas visée par un «161». Les personnes qui sont jugées pour des crimes «d'époque» sont moins susceptibles d'être soumises à cette interdiction, vu le temps écoulé depuis que les gestes ont été posés.

Cela a aussi joué en faveur de Daigle.

En acceptant une part de risque, même minime, les tribunaux alimentent ainsi les craintes des parents dont les enfants pourraient entrer en contact avec un tel individu. Cela dit, l'article 161 ne concerne pas la sphère privée, il n'aurait donc pas empêché Daigle de se retrouver avec les enfants de Martin Godin ni ceux de François Quesnel.

Ce sont les mères, dans des cas comme celui-là, qui doivent juger si leur amoureux s'est repenti.

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