On soigne bien les vaches

Le gériatre Stéphane Lemire, qui évalue et traite... (Photothèque Le Soleil, Patrice Laroche)

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Le gériatre Stéphane Lemire, qui évalue et traite les personnes âgées à domicile, est un bon exemple d'une mauvaise utilisation des ressources, selon le ministre de la Santé Gaétan Barrette.

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(Québec) CHRONIQUE / Il n'y a pas que les serruriers qui se déplacent à domicile, les vétérinaires aussi. Le propriétaire de la vache appelle, le vétérinaire arrive. Le plus souvent, il a tout ce qu'il faut pour soigner l'animal.

C'est comme un hôpital de campagne ambulant. 

J'ai appelé un vétérinaire d'Upton, qui va de ferme en ferme, Vincent L'Heureux m'a expliqué son travail. «Je passe presque tout mon temps sur la route, je me rends en moyenne dans quatre ou cinq fermes.» Le déplacement coûte 60 $, plus 139 $ l'heure. L'État rembourse au producteur environ 40 % de la facture, le reste est déductible d'impôts. 

Dans son camion, Vincent a tout un arsenal pour soigner les animaux, les vacciner, procéder à de petites interventions chirurgicales, comme faire des points de suture ou enlever un trayon excédentaire. J'ai appris que certaines vaches naissent avec cinq trayons, les robots trayeurs n'en prennent que quatre.

Il peut faire des chirurgies digestives, traiter des maladies respiratoires. Il a dans son camion une pharmacopée. 

En dernier recours, il y a l'hôpital à Saint-Hyacinthe. Les animaux sont mis en isolement s'il y a un risque de contamination, pour ne pas que l'animal attrape une infection. «Il y a un impératif économique pour les fermiers, plus les animaux sont évalués et traités rapidement, plus ils retournent en production rapidement.»

On soigne aussi le bétail destiné à l'abattoir. 

Ça tombe sous le sens, on ne demanderait pas à un propriétaire de ferme laitière d'apporter sa vache à la clinique vétérinaire chaque fois qu'elle a un pépin de santé. On ne lui demanderait pas non plus, quand il appelle pour signaler un problème : «Attendez que ça empire, vous viendrez à l'hôpital.» 

On fait pourtant ça avec les personnes âgées.

Je vous parlais dimanche dernier d'un gériatre, Stéphane Lemire, qui a décidé de prendre le taureau par les cornes et de faire comme les vétérinaires, des soins à domicile. Il fait ça depuis un an et demi et trouve qu'il est beaucoup plus utile comme ça. Quand il travaillait à l'hôpital, il voyait les personnes trop tard.

Quand le mal était fait.

Les quelque 70 gériatres du Québec travaillent presque exclusivement dans les hôpitaux, en plus de faire un peu de consultations externes. Ils sont des médecins spécialistes, font de longues études pour en arriver là. Stéphane a fait les longues études, il est arrivé à l'hôpital. Il a déchanté.

Il a donc renoncé à son gros salaire pour intervenir directement auprès des personnes âgées, chez elles, il est payé par la Régie de l'assurance maladie du Québec 46 $ pour la première visite, rien pour les suivis. Il intervient quand les personnes commencent à perdre leur autonomie. Pas quand elles l'ont perdue.

Il appelle ça de la gériatrie sociale. Ce n'est pas une nouvelle spécialité, juste une façon de faire les choses autrement, plus efficacement. Vous avez été plus de 250 à m'écrire dimanche passé, c'est beaucoup, vous m'avez dit essentiellement la même chose, «il faut cloner ce médecin-là». 

S'en inspirer, du moins.

Une nutritionniste m'a écrit pour me raconter ce qu'elle voit. Elle voit la même chose que le Dr Lemire, la prise en charge des personnes âgées arrive trop tard. «Encore la semaine dernière, on avait une formation sur l'évaluation globale subjective avec examen physique nutritionnel. On y voyait des photos de patients cotant niveau A, B ou C (les pires); le patient âgé de niveau C était tout maigre, dans son lit (genre «grabataire»). Eh bien, comme il manque de ressources et qu'il n'y a pas d'ajouts en vue, on nous dit de prioriser ce niveau C. Est-ce que je m'appelle Jésus?»

Les autres, on attend qu'ils empirent. «Aucun protocole formel d'établi pour s'occuper sérieusement des niveaux A ou B de façon à ce qu'ils n'arrivent pas à C. On ne pèse même pas les patients de façon routinière, alors que c'est une donnée hyper importante dans cette évaluation. Alors pour le reste, on repassera.»

C'est précisément dans cette logique que Stéphane Lemire a choisi de changer sa pratique, d'aller évaluer et traiter les personnes âgées chez elles, avant qu'elles ne soient incontinentes, alitées ou grabataires. 

J'ai discuté cette semaine avec le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, pour savoir ce qu'il en pense. 

- Est-ce que la formule du Dr Lemire pourrait permettre de mieux soigner les personnes âgées? 

- Il l'a reconnu lui-même, il est à contre-courant. C'est son choix à lui. 

- N'est-ce pas une façon d'améliorer les soins à domicile?

- C'est sa façon de travailler. Est-ce que c'est la meilleure? C'est la sienne, mais ce n'est pas nécessairement la meilleure.

Pour le Dr Barrette, le Dr Lemire est plutôt un bon exemple d'une mauvaise utilisation des ressources. «Dans l'organisation des soins, il doit y avoir une pyramide : le gériatre, le médecin de famille, les infirmières et les préposés. Ce n'est pas vrai que le gériatre doit faire un take over des soins à domicile. La solution, j'en suis convaincu, c'est d'avoir la bonne personne à la bonne place.»

C'est aussi la conviction  du Dr Lemire, il se sent à  «sa» place.

Le ministre ne voit pas ce qu'il apporte de plus. «Ce qui m'importe, moi, c'est que les gens reçoivent des soins et ça, ça se fait avec un travail d'équipe. Ce qu'il veut, lui, c'est de l'argent pour faire ce qu'il fait.» Et, de toute façon, le ministre trouve qu'il y a déjà bien assez de gériatres au Québec. «C'est bien plus important d'avoir plus de médecins de famille que des gériatres.»

C'est noté.

Gaétan Barrette et Stéphane Lemire s'entendent au moins sur une chose, les personnes âgées devraient être idéalement «prises en charge» à domicile. Le ministre de la Santé cite en exemple le CLSC Sud-Ouest de Verdun, qui a développé une formule multidisciplinaire pour accompagner les gens chez eux, parfois jusqu'en fin de vie.

«Il y a des infirmières, des travailleurs sociaux, des auxiliaires. Ils s'en occupent heavy metal! Et on a observé que les séjours à l'hôpital étaient moins longs, les services sont taillés sur mesure pour chaque personne. Le problème au Québec, c'est que ces modèles-là ne sont pas assez disséminés.»

M. Barrette invite Stéphane Lemire à convaincre d'abord son association professionnelle du bien-fondé de son modèle. «La gériatrie n'a pas été créée dans une optique de soins à domicile, mais plutôt pour être des chefs d'orchestre à l'hôpital pour les cas complexes. C'est ça, leur raison d'être dans la vie, d'être au-dessus de la mêlée.»

Pas sur le plancher des vaches.

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