«Vous n'avez qu'à vous séparer»

Âgée de 22 ans, atteinte de sclérose en... (Le Soleil, Patrice Laroche)

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Âgée de 22 ans, atteinte de sclérose en plaques et mère d'une petite fille de deux ans et demi, Jennifer Stone est dans une situation où elle n'a pas le droit de recevoir des rentes d'invalidité.

Le Soleil, Patrice Laroche

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(Québec) CHRONIQUE / Deux jours avant d'accoucher, Jennifer Stone a reçu une lettre de la Solidarité sociale l'avisant que ses prestations d'invalidité étaient coupées.

Fini, basta.

Depuis presque deux ans, elle recevait 900 $ par mois pour payer ses dépenses, pour contribuer à la voiture, l'épicerie, le logement. Son chum travaille en construction, son salaire ne suffit pas.

Et là, alors que Jennifer est enceinte jusqu'aux yeux, ils apprennent qu'ils devront se passer de ce montant d'argent, parce que, et c'est ici que ça devient troublant, ils sont maintenant «conjoints de fait». Les grilles de calculs sont intraitables, le revenu de son amoureux dépasse le seuil de revenu familial accepté.

Le maximum est de 18 192 $, m'a indiqué le relationniste du ministère de la Solidarité sociale.

L'attaché de presse du ministre François Blais s'est dit «sensible à la situation», mais insiste sur le fait que la somme est une aide de «dernier recours», même s'il s'agit, dans les faits, d'une prestation d'invalidité. Ironiquement, aux yeux de l'État, Jennifer ne touche pas de l'aide sociale, mais de la solidarité sociale.

La nuance n'est que sémantique.

L'attaché de presse m'a aussi expliqué qu'il ne s'agit pas d'être conjoints de fait pour voir ses prestations «révisées» ainsi. «On se base sur la notion de vie maritale, aussi à savoir s'il y a présence de secours mutuel. S'il est reconnu que des personnes s'entraident, même si ce n'est pas un couple, le montant sera recalculé.»

Ainsi va la solidarité.

Jennifer n'est pas seule dans cette situation. Toutes les personnes inaptes au travail qui sont conjoints de fait et dont l'amoureux gagne plus de 18 192 $ deviennent à la charge de cette personne. C'est un pensez-y-bien pour celui qui doit payer toutes les factures, et pour l'autre, qui en devient dépendant.

Jennifer aimerait contribuer, mais elle est atteinte de sclérose en plaques, incapable d'occuper un emploi à temps plein.

Ce n'est pas faute d'avoir essayé.

Tout allait bien jusqu'en 4e secondaire, à 14 ans, quand son corps a commencé à faire des siennes. «J'étais dans un état de fatigue extrême, j'avais des engourdissements, des étourdissements. J'arrivais à peine à souper après l'école.» Elle est allée 28 fois à l'urgence de l'hôpital de Saint-Georges de Beauce en un an et demi.

On lui disait qu'elle faisait de l'anxiété. «Ils m'ont prescrit des antidépresseurs. Ils me renvoyaient chaque fois chez moi, en me disant d'aller me reposer, que c'était la seule chose à faire. Un moment donné, une infirmière a dit : ''Faites donc sortir son dossier pour voir si elle est folle!''»

Son état continuait à empirer. «Un jour, je ne sentais plus tout mon côté gauche... J'ai demandé à ma mère de me pincer, à mon frère de me mordre, je ne sentais rien. À l'urgence, ils ont dit la même chose qu'à l'habitude : "Allez vous reposer à la maison, c'est juste de l'anxiété." Là, ma mère s'est choquée, elle m'a dit : "Viens, on s'en va à l'hôpital de Lévis." On est arrivées là, ils ont regardé mon dossier et, en moins de deux heures, ils ont trouvé ce que j'avais.»

Elle avait 16 ans et demi.

«J'avais fait des recherches sur Internet et, quand je rentrais mes symptômes, ça me donnait la sclérose en plaques, mais je ne leur en parlais pas, je me disais qu'ils allaient penser que j'étais folle.» Elle ne l'était pas. Elle était bel et bien malade, avec une maladie qui ne se soigne pas, et qui se contrôle mal.

Jennifer a été déclarée «inapte au travail», elle a dû se battre contre la bureaucratie pour toucher ses premières prestations de solidarité sociale. Elle a obtenu gain de cause grâce à un coup de pouce de son député. Personne ne lui a dit qu'elle perdrait tout si elle vivait sous le même toit que son chum, son premier amour.

Ils sont ensemble depuis leur 3e secondaire.

Elle a accouché en juillet 2013. «Quand j'ai reçu la lettre de la Solidarité sociale, on venait d'emménager dans un nouveau logement, on ne pouvait plus le payer. Le proprio a été compréhensif, on est retournés vivre chez mes beaux-parents. Ça a été un bout rough, avec un bébé naissant...»

Depuis qu'elle a accouché, elle a essayé autant comme autant de gagner sa vie, six mois dans une boutique, quelques mois comme secrétaire, elle a fait quelques boulots à partir de la maison, mais, chaque fois, la maladie vient jouer les trouble-fête. «C'est une maladie qui est très imprévisible, je ne peux pas savoir quand j'ai des poussées.»

Et quand elle a une «poussée», elle n'est plus bonne à rien. «Il n'y a pas un employeur qui est prêt à engager une employée qui travaille juste dans ses bonnes journées, qui s'absente souvent, sans préavis. Là, ça fait 11 mois et demi que j'ai des étourdissements, je ne peux pas rester debout cinq minutes...»

Elle ne peut pas non plus se tourner vers la Régie des rentes, qui prévoit des rentes d'invalidité pour les travailleurs qui ont cotisé au régime.

Elle n'a évidemment pas assez cotisé.

En désespoir de cause, elle a rappelé ses députés, elle a communiqué avec des fonctionnaires du ministère de la Solidarité sociale pour les implorer, et pour leur demander s'il y avait quelque chose à faire. «On n'arrive plus...»

Tous lui ont répondu qu'il n'y avait rien à faire.

Tous, à l'exception d'une dame qui lui a suggéré, le plus sérieusement du monde: «Vous n'avez qu'à vous séparer.»

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