L'âge est un concept bien relatif

Marjorie Lachance a imprimé et relié sa correspondance... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

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Marjorie Lachance a imprimé et relié sa correspondance avec Didier, dont elle est devenue la confidente et la motivatrice au fil des ans.

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

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(Québec) CHRONIQUE / JE ME CHERCHE UNE CORRESPONDANTE QUÉBÉCOISE. Les majuscules n'étaient pas là par erreur, c'est un cri que lançait un jeune Français de 14 ans sur un chat.

Appelons-le Didier.

Marjorie Lachance venait juste de se connecter. «J'avais entendu parler des chats à la télévision ou à la radio, je voulais voir à quoi ça pouvait ressembler. Ils disaient qu'on pouvait s'écrire en direct.»

On est le 20 octobre 1999, Marjorie prend son clavier à deux mains et répond, en minuscules, au message.

- Je suis Québécoise. Qu'est-ce que tu veux dire au juste? Quel âge as-tu?

- J'ai 14 ans. J'aime le Québec et je veux le connaître.

- Je suis beaucoup plus âgée que toi. Peut-être préférerais-tu une personne de ton âge, non?

- L'âge ne m'importe pas. Je veux connaître ce Québec que j'adore.

Ainsi est née une amitié entre un Français de 14 ans et une Québécoise de 74 ans. «J'ai d'abord demandé la permission de sa mère avant d'échanger avec lui, vu qu'il était mineur. La première fin de semaine, il m'a écrit sans arrêt. Si je ne lui répondais pas 10 minutes après son message, il m'écrivait : "Tu m'as lâché?"» 

La famille de Didier venait d'éclater. «Son père venait de les lâcher, il avait peur que je le lâche aussi. Je lui ai écrit : "Je ne lâche jamais."»

Elle n'a jamais lâché.

Elle a imprimé tous leurs échanges. «La première fin de semaine, j'en avais un demi-pouce d'épais... J'ai dit à ma soeur : "À ce train-là, je ne pourrai pas le suivre!" J'ai eu l'idée de lui proposer qu'on se parle seulement la fin de semaine, pour qu'il puisse se concentrer sur ses études pendant la semaine.» 

Marjorie a été enseignante pendant plus de 40 ans, dont une douzaine en bureautique au Cégep Garneau. «Je le suivais de très près, il négligeait ses études. Je lui disais : "Prépare-toi, tu as un examen cette semaine."»

Marjorie est devenue sa confidente. «Il se livrait à moi, il me racontait ce qu'il vivait, il évacuait ses émotions. C'était un garçon timide, intelligent, sensible. J'étais toujours là quand il en avait besoin de moi.»

Comme à la veille de son 24e anniversaire, en 2009 :

«Je ne sais pas ce que j'ai ces derniers temps, j'ai comme un peu de mal à y voir clair dans ma tête. [...] Je me pose beaucoup de questions sur moi, sur la vie, j'ai du mal à comprendre le monde. Je trouve que l'humain est trop complexe. [...] Bien que beaucoup de gens sont autour de moi, je me sens seul quand même.»

Marjorie lui a répondu, sagement :

«Toutes les questions que tu te poses sur toi-même, sur la vie, sur le monde en général vont trouver réponse avec le temps. [...] Tu te sens seul... Qui n'a pas ressenti la solitude? Pense à ce que peut t'apporter la solitude : elle nous fait réfléchir, nous permet de nous reposer, nous fait grandir. [...] Quand tu te sentiras seul, étends-toi et essaie de ressentir tout le bien-être que cette solitude t'apporte.»

Dès leurs premiers échanges, Didier lui disait qu'il voulait devenir comédien, il voulait écrire. Il avait mis en plan une histoire, inachevée. «Je l'ai encouragé à la mener à terme. Il me l'a envoyée, j'ai trouvé ça intéressant.» Elle a corrigé les fautes, l'a fait relire par des amis, en a fait imprimer 14 exemplaires.

Elle est allée les lui porter chez lui, à Pâques, en 2000.

Marjorie a rencontré la famille de Didier, qu'elle connaissait déjà un peu, «on s'était parlé par webcam». Elle est retournée cinq fois en France, habitait chez sa grand-mère. Elle aimerait bien y aller une dernière fois. Didier aussi est venu la visiter, la première fois avec sa famille, la dernière, avec sa blonde.

Il vient d'avoir 31 ans, Marjorie en a 91, ils s'écrivent encore, s'appellent parfois. Il est comédien, réalisateur, il a joué dans une série télé.

Il a réalisé son rêve.

Parfois, il replonge dans ces messages échangés avec Marjorie. «J'ai tout imprimé et relié, ça donne 14 volumes d'environ un pouce et demi chacun. Il les relit à l'occasion, il peut voir comment il se sentait telle ou telle journée. C'est un trésor, c'est exactement pour ça que j'ai tout imprimé.»

Marjorie aussi y a trouvé son compte. «Cette histoire-là m'a fait vivre, je sentais que je faisais quelque chose de valable et d'utile. Je n'en parlais à personne, j'ai toujours gardé cette histoire pour moi. Une seule chose était importante, il ne fallait pas que je le lâche...»

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