«Bienvenue dans ma vie»

Marie-Noëlle et Amal, sa colocataire.... (Photothèque Le Soleil, Erick Labbé)

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Marie-Noëlle et Amal, sa colocataire.

Photothèque Le Soleil, Erick Labbé

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(Québec) CHRONIQUE / Je vous le jure, je m'étais promis de ne plus vous parler de Marie-Noëlle, cette femme handicapée qu'on avait placée dans un CHSLD à 37 ans parce qu'elle avait besoin de treize minutes de soins de trop par jour.

La dernière fois, cet été, je vous ai raconté qu'elle venait d'emménager dans un appartement avec Amal, à la fois sa colocataire et sa préposée.

Je trouvais que l'histoire finissait bien.

Depuis que j'ai fait sa connaissance, il y a trois ans, au fond du couloir du CHSLD où elle devait passer le reste de sa vie, Marie-Noëlle et moi sommes devenues amies. On a le même âge, à quatre mois près, et la même passion pour les voyages. On s'est promis de sauter en parachute, ce serait son 21e saut, mon deuxième.

Je ne lui ai pas encore avoué, mais j'ai la chienne.

Quand elle m'a écrit pour me dire qu'elle passerait Noël en CHSLD, j'ai trouvé ça ordinaire, mais elle m'a expliqué que c'était son choix, vu qu'Amal avait des plans pour le 25. Et ce n'était que pour quelques jours. Je lui ai promis que j'irais faire un petit tour le 24, pour lui souhaiter un joyeux Noël en personne.

J'y allais d'abord en amie, même si la journaliste n'est jamais loin. Je n'avais même pas apporté mon calepin de notes, mais je dois admettre que j'étais curieuse de voir comment ça se passe, Noël, dans un CHSLD.

J'imaginais ça triste.

Je suis arrivée un peu en retard, dans le tourbillon de mes courses de dernière minute, à 14h20. Marie-Noëlle était toujours dans le hall d'entrée, j'ai tout de suite vu la panique dans ses yeux.

- Ça va, Marie?

Marie-Noëlle ne parle pas, elle communique en dirigeant une petite lumière rouge accrochée à ses lunettes sur un grand tableau blanc rempli de mots, de lettres et de chiffres. On s'y habitue. Il y avait une feuille blanche collée sur le tableau, elle en cachait presque le quart. Je l'ai enlevée.

Sur la feuille, c'était écrit, je résume : «Bonjour, je m'appelle Marie-Noëlle Simard et je viens pour un séjour temporaire du 24 au 28 décembre.» J'ai dirigé mon regard sur le tableau, Marie-Noëlle a répondu à ma question. «J'ai un gros problème, il n'y a pas de place pour moi ici, ils ne m'attendaient pas. Je capote.»

Il y a «je capote» écrit sur le tableau blanc.

Une dame est venue me voir, elle m'a expliqué qu'en effet, personne n'attendait Marie-Noëlle et que, de toute façon, il n'y avait aucun hébergement temporaire dans ce CHSLD. Le coordonnateur est venu la rencontrer à son arrivée, pour lui dire essentiellement qu'il n'y avait pas de place pour elle.

Elle lui a demandé d'appeler ses parents ou, mieux encore, le CLSC pour tirer la situation au clair. Marie-Noëlle m'a écrit ce que le monsieur lui a répondu : «Il a dit : "Je ne fais pas ça."» Il est retourné dans son bureau.

Quand je suis arrivée, j'ai demandé aux deux agents de sécurité à la réception si le coordonnateur avait trouvé une solution. «Il est sur le dossier, mais vous comprenez, on est le 24, il manque de personnel, il doit trouver du monde...»

Il a filé à 16h, ni vu, ni connu.

Pendant ce temps-là, j'étais au téléphone avec les parents de Marie-Noëlle qui, chacun de leur côté, essayaient de voir clair dans tout ça. Leur fille a l'habitude de bien s'occuper de ses affaires, ils ne pouvaient pas se douter qu'elle poireauterait des heures dans le hall d'entrée du CHSLD, toute seule.

J'y ai remarqué la petite enseigne accrochée à une colonne, «artisans de dignité».

C'est la mère de Marie, finalement, qui a réussi à parler au travailleur social de garde au CLSC. Il est allé consulter le dossier, y a vu qu'elle était attendue au CHSLD de Sainte-Anne-de-Beaupré. Il était 16h30, elle avait eu son lot d'émotions pour la journée. Elle avait encore son manteau en mouton renversé sur le dos.

Il aurait fallu une préposée pour le lui enlever - c'est une opération assez compliquée -, mais, pour avoir une préposée, il aurait fallu demander au coordonnateur.

Sans blague.

Tout ce que je pouvais faire, c'était éponger la sueur dans son cou et son visage.

Marie-Noëlle m'a demandé d'appeler Amal et de lui demander si elle pouvait revenir à la maison, seulement pour coucher. J'ai expliqué rapidement l'imbroglio à Amal, elle a accepté sans hésiter.

J'ai organisé le transport adapté, sorti un billet du portefeuille de Marie-Noëlle, je l'ai collé sur le bout du tableau blanc pour que le chauffeur puisse le prendre.

Marie-Noëlle est partie à 16h50.

Le lendemain, elle s'est rendue tel qu'il était convenu à l'Hôpital Sainte-Anne-de-Beaupré, où elle a passé Noël. Elle m'a raconté par courriel. «Je suis très fatiguée, mais ça s'est bien passé, mon séjour! J'y ai vu les mêmes situations problématiques qui sont dans tous les CHSLD, mais avec moi, tout le monde a été vraiment gentil!

«Il y a seulement une préposée qui voulait me coucher à 20h. C'était plutôt drôle parce que l'infirmière lui a répété plusieurs fois que je me couchais à 22h30.

«Par contre, je trouve extrêmement triste le sort des personnes âgées en CHSLD... C'est cela qui m'a brûlée le plus... C'est une fin de vie dans la misère.»

À la maison, avec son ordinateur, Marie-Noëlle a pu finalement comprendre ce qui s'était passé. Elle avait mal lu le courriel de la travailleuse sociale, avait confondu le nom de l'endroit où elle était attendue. Elle avait même répondu au message. «Merci énormément. Sans le support du CLSC, je pense que je ne pourrais pas être aussi bien dans ma peau.»

Erreur humaine, donc.

Mais bon, reste un certain malaise devant l'indifférence du CHSLD où elle est débarquée par inadvertance, en cette printanière veille de Noël. Les établissements et les systèmes informatiques sont-ils à ce point cloisonnés qu'il ait été impossible de retracer le dossier de Marie-Noëlle?

Cela, même si le CHSLD en question et l'Hôpital Sainte-Anne-de-Beaupré sont sur le même territoire?

J'ai attendu une bonne quinzaine de minutes au téléphone avant d'obtenir une place en transport adapté, le réseau était complètement débordé. Je me suis tapé en boucle un message dans lequel on me remerciait pour ma patience et me répétait que mon appel était une priorité.

J'avais chaud, j'avais faim, je commençais à avoir hâte de sacrer mon camp. Marie-Noëlle a relié des lettres sur son grand tableau blanc.

«Bienvenue dans ma vie.»

Une vie où tout est compliqué, tout le temps, où une erreur d'inattention peut faire de vous une sans-abri à la veille de Noël.

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