Les handicapés invisibles

Marie-Julie Paradis a fait fabriquer des tuques que... (Photo fournie par Marie-Julie Paradis)

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Marie-Julie Paradis a fait fabriquer des tuques que les parents d'enfants autistes peuvent se procurer, afin d'éviter d'avoir à expliquer chaque crise de leur enfant.

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(Québec) CHRONIQUE / Thomas* est dysphasique, ça lui complique évidemment la vie quand il parle, quand il lit, quand quelqu'un lui fait une blague.

Il prend tout au pied de la lettre.

Voyez, au pied de la lettre, il ne comprend pas ça vu qu'une lettre, ça n'a pas de pieds. Dans cette même logique, il ne peut pas pleuvoir des cordes, on ne peut pas se mettre les pieds dans les plats ni les avoir dans la même bottine.

Ça vaut aussi pour les blagues, il les prend toutes au premier niveau. À 10 ans, il est encore dans l'humour pipi-caca.

Thomas a de la misère à se faire des amis de son âge, entre autres pour toutes ces raisons-là, et parce que, quand il arrive à se faire un ami, il ne le lâche pas d'une semelle. Thomas peut être achalant, il appelle l'ami en question à tout bout de champ, il le suit comme un petit chien de poche à l'école.

Sa mère m'a écrit pour me parler de son fils, mais pas seulement de son fils. «Les enfants comme Thomas sont des handicapés invisibles, ils ont l'air normaux, mais ils ont des particularités qui font qu'ils sont exclus du groupe, qu'ils se retrouvent en marge. Ce n'est pas terrible pour l'estime de soi.»

Ce ne sont pas seulement les enfants qui excluent Thomas. «Il s'était fait un ami, c'est évident qu'il était très intense, mais la mère de l'ami, au lieu de parler à Thomas ou de me parler directement à moi, elle a dit à son fils de ne plus adresser la parole à mon fils. J'ai essayé de l'appeler pour lui expliquer, mais elle ne répond pas.»

Et le temps empire les choses. «Les professeurs m'ont dit qu'ils observent ça dans leurs classes, que plus les enfants vieillissent, plus le vide se fait autour d'eux, plus le fossé se creuse entre les enfants qui ont des particularités et les autres.»

Les parents de Thomas lui payent depuis deux ans des services en orthophonie pour qu'il s'exprime plus clairement, il est suivi par une psychothérapeute à l'école et d'autres spécialistes pour qu'il puisse continuer dans sa classe régulière. Il y arrive tant bien que mal, en courant parfois après sa queue.

Celle-là non plus, Thomas ne la comprendrait pas.

Seul dans son coin

Dans la cour d'école, Thomas s'amuse avec les plus jeunes, de première et de deuxième années. «Mais ils m'ont dit que l'année prochaine, quand il sera en 5e année, ce ne sera plus possible.»

Il sera tout seul dans son coin.

La mère de Thomas se sent impuissante. «À quoi ça sert que le Québec dépense des fortunes pour aider ces enfants-là à s'intégrer et que, en même temps, il y ait certains adultes qui viennent compromettre cette intégration-là? La mère de l'ami de Thomas, elle rend service à qui en faisant comme si mon fils n'existait pas?»

Même chose à l'école. «Est-ce qu'il devrait y avoir des efforts faits pour expliquer aux autres élèves et aussi aux parents que Thomas est différent? Il ne lui manque pas de bras ou de jambes, mais il a un handicap qui ne se voit pas. Et il ne doit pas être le seul dans sa situation, non?»

J'imagine que non.

On en vient inévitablement à toute la question des enfants particuliers intégrés dans les classes régulières et des limites de cette belle idée. Jusqu'à quel point l'intégration peut-elle gommer la différence?

Est-ce que Thomas se sentirait moins différent dans une classe de différents?

Ou plus exclu?

La mère de Thomas ne sait plus. «Ce que je sais, c'est que certaines personnes ne cherchent pas à comprendre, elles se laissent guider par leurs préjugés. Comment est-ce qu'on peut lutter contre ça? Par des campagnes de publicité? Si on dit à un enfant que c'est correct de ne plus parler à un enfant parce qu'il est différent, on s'en va où?»

La question se pose. «Je pense aux événements du 13 novembre à Paris. On a beaucoup parlé de l'importance de vivre en paix. Mais pour faire la paix, il faut d'abord la faire dans son milieu, il faut se parler, essayer de se comprendre, essayer de se mettre à la place de l'autre, sans juger.»

Ça vaut pour le petit voisin achalant.

Une tuque qui se vend bien

Ça vaut aussi pour le petit garçon qui pique une crise de bacon à l'épicerie, il est peut-être mal élevé, peut-être pas. La collègue Marie-Julie Paradis en sait quelque chose, son Victor est autiste, il ne passe pas inaperçu en public. Elle se faisait regarder de haut par des gens, l'air de dire, «tu fais pas ta job de mère».

Marie-Julie en avait plein son casque, elle a eu l'idée de faire fabriquer des tuques, avec, écrit en grosses lettres sur le front : «pas mal élevé... juste autiste». C'est le nom de la page Facebook où elle les vend, et ça se vend bien. Même quand son fils porte sa tuque, elle se fait demander s'il est autiste pour vrai, vu que ça ne paraît pas.

Et là, j'entends Thomas demander : «Marie-Julie, elle a un casque?»

*Le prénom a été modifié.

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