LES PORTEURS D'ESPOIR - 4e de 4

Les six saisons de Manawan

Solange Dubé possède un chalet à 26 kilomètres... (Collaboration spéciale Mylène Moisan)

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Solange Dubé possède un chalet à 26 kilomètres du village.  En octobre, parents et enfants  s'y réunissent pour passer du temps ensemble dans le bois et pour pratiquer des activités traditionnelles atikamekw.

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(Québec) CHRONIQUE / Je suis allée faire un tour dans la communauté atikamekw de Manawan, à 81 kilomètres de chemin de terre au nord de Saint-Michel-des-Saints. Un hameau de 2400 âmes et de 320 maisons, où la moyenne d'âge ne dépasse pas 30 ans. Un village laissé à lui-même, mais porté par l'espoir de meilleurs lendemains. 4e de 4

C'est l'histoire de trois amies qui ont eu l'idée, un jour, d'emmener de jeunes filles dans le bois pour les faire changer d'air.

Dans les rues de Manawan, l'air sent parfois le renfermé.

Solange Dubé, 43 ans, Debby Flamand, 37 ans, et Annick Flamand, 40 ans, cherchaient à donner un coup de pouce à ces jeunes qui traînaient dans la rue. «On cherchait un camp pour les jeunes, il n'y en avait pas. On s'est dit : "Pourquoi on ne se réunit pas à la place d'attendre que les choses arrivent? Pourquoi ne pas donner de nous?" On a ciblé quelques filles, le bouche-à-oreille a fait le reste.»

Solange a un chalet à 26 kilomètres de la réserve. «C'est un beau chalet, avec un sentier pédestre extraordinaire.»

Elles ont choisi de faire ça en octobre pendant une semaine où les écoles sont fermées pour permettre aux parents de passer du temps avec leurs enfants dans le bois, le tout en pratiquant des activités traditionnelles. Ils appellent ça la semaine culturelle. «On voyait que certains parents ne faisaient rien de culturel...»

Et que leurs enfants passaient la semaine à tourner en rond.

«Au début, c'était juste pour les filles. On partait avec elles dans le bois et avec quelques aînés aussi. La deuxième année, tout le monde voulait venir, on a ouvert ça aux gars. On est à la quatrième année cette année, on a accueilli 40 jeunes, des gars, des filles et des couples aussi. On est passées de deux à huit tentes.»

La première année, déjà, le mot se passait au village. «Des jeunes venaient en vélo pour passer la journée avec nous, il y en avait une quarantaine.»

CHRONIQUE / Je suis allée faire un tour dans la... (Infographie Le Soleil) - image 2.0

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Infographie Le Soleil

Qu'est-ce qu'ils font pendant la semaine? «On chasse l'orignal, on apprend à préparer le gibier, à le cuisiner, on fait de l'artisanat, on parle des plantes médicinales. On avait même un médecin généraliste québécois avec nous, on a mixé nos médecines!»

Entre deux paniers à tresser, les trois amies jasent. «On en profite aussi pour parler de prévention, de sexualité, des tabous. Ça nous permet d'échanger avec les jeunes, de répondre à leurs questions.»

Elles vont remettre ça l'an prochain.

Solange, Debby et Annick ont toutes des enfants et un boulot. Solange a eu son premier garçon il y a cinq ans, ce qui est rarissime. «J'ai été élevée à Montréal-Nord et j'ai été placée à Manawan à 14 ans.» Elle a aussi passé un an en Europe. «Je ne me suis jamais laissée arrêter par la barrière du regard des autres.»

À Manawan, «j'ai été frappée par un noyau de solidarité! Quand j'étais à Montréal-Nord, j'étais toujours vue comme la petite fille à problèmes. Ici, dans la communauté, l'étiquette ne te suit pas.»

Annick, elle, a eu un parcours plus commun. «J'ai rencontré mon conjoint à 15 ans, j'ai eu mon premier enfant à 17 ans, un autre à 19, le troisième à 23, je me suis mariée à 25.» Après ça, elle est retournée à l'école. «J'ai commencé mes études à 28 ans, j'ai eu mon baccalauréat à 32 ans.»

Elle est travailleuse sociale.

«Des fois, je me dis que j'aurais aimé avoir mes enfants plus tard, avec le bagage que j'ai maintenant, même si je crois que j'ai réussi à leur inculquer de bonnes valeurs. Je les sensibilise sur ce que ça représente d'avoir des enfants jeune, je leur dis que je n'ai pas eu de vie de jeunesse, je n'ai pas voyagé.»

Ses deux grands sont sur la bonne voie, mais le plus jeune est tombé dans la drogue. Il a 16 ans. «On travaille beaucoup avec lui. Il est présentement dans un camp pour six mois. C'est lui qui a voulu aller là. Il vient nous voir les fins de semaine, ça va de mieux en mieux. Ça faisait longtemps que je ne l'avais pas vu avec les yeux clairs...»

Son plus vieux fait partie d'un groupe de chants traditionnels.

J'ai demandé aux trois femmes de me dire ce qu'elles régleraient en premier avec une baguette magique. Jusqu'ici, tous ceux à qui j'avais posé la question ont répondu spontanément la drogue et l'alcool. Solange a répondu tout aussi spontanément. «Il faut que les jeunes puissent répondre à leurs rêves.»

Et la drogue? L'alcool? «C'est une des conséquences de ça, d'avoir l'impression de ne pas pouvoir réaliser ses rêves.»

Debby, elle, est une fervente gardienne des traditions. Elle organise de longues expéditions en raquettes et en canot. «J'ai beaucoup appris les valeurs, la survie, comment fabriquer des mitaines, des mocassins. Depuis huit ans, j'ai recommencé à faire des cérémonies de naissance, le catholicisme les avait éclipsées.»

Quand Debby parle français, elle pense d'abord en atikamekw.

Certains aînés, convertis, ont pesté contre le retour des cérémonies traditionnelles. «Au début, quand les traditions sont revenues, les aînés n'aimaient pas ça. Ils priaient Dieu pour qu'on arrête!»

Solange a été une des premières femmes de la communauté à demander le divorce, extrêmement mal vu dans une société où les épouses prennent encore le patronyme de leur mari. «Les femmes doivent apprendre à se tenir debout, à dire non à la violence. Quand j'ai divorcé, je me suis fait exorciser par mon beau-père...»

Ça ne fait pas très longtemps. Elle est maintenant en couple et heureuse avec Patrice, un Québécois, le père de son enfant. Sa maison est chaleureuse, j'y ai bu un bon café en discutant avec ces trois femmes inspirantes.

Et complices.

Les traditions reviennent tranquillement. «Il y a de plus en plus de parents qui demandent les cérémonies, constate Debby. Il y a, par exemple, la cérémonie de naissance, celle des premiers pas, du placenta, les premières lunes, pour les premières règles et la cérémonie de l'ours, pour les gars, quand ils chassent leur premier gros gibier.»

Il y a la cérémonie des bleuets, pour avoir plus de bleuets.

Les Atikamekws n'ont pas quatre saisons, ils en ont six. Nous sommes présentement au début du Pitcipon, le préhiver.

Les mois aussi ont des noms liés aux traditions, ils font partie du langage courant. Les noms sont jolis : août est le mois où les jeunes oiseaux apprennent à voler; février, le mois où tous les siffleux sortent; avril, le mois où la lune reflète sur la glace; décembre est le mois des temps longs.

Septembre, c'est le mois où le porc-épic se reproduit.

À Manawan, le réseau cellulaire de Bell ne se rend pas, ni la radio de Radio-Canada. L'unique poste que l'on puisse capter, 93,1, diffuse en atikamekw parce que les gens, dans la vie de tous les jours, se parlent en atikamekw. Tout le monde s'exprime aussi couramment en français, vu que c'est la langue d'enseignement. Ce qui donne une population parfaitement bilingue.

D'autres initiatives ont vu le jour depuis quelques années pour permettre aux jeunes de renouer avec les traditions. Un des policiers de la communauté, Donald Flamand, a eu l'idée d'aller passer une semaine à la chasse avec son fils. L'année suivante, il est allé avec un couple d'amis et leurs garçons.

«Cette année, c'était la sixième édition. On était 20 avec nos garçons. On parle de l'importance de la culture, de la chasse et de la pêche, on arrange nos bêtes, on fait fumer la viande. On parle aussi de l'importance de l'éducation. On leur dit qu'il faut évoluer dans la communauté, que c'est nous qui devons faire le changement.»

À la fin de la semaine, ils invitent tout le monde à un grand festin. Il y avait 80 convives cette année. «Tout est partagé à parts égales.»

J'ai demandé à tous les gens que j'ai rencontrés à Manawan s'ils pensaient que la crise de Val-d'Or allait changer quelque chose. En gros, la réponse est : pas vraiment. Ils n'attendent rien d'une nouvelle enquête, d'un nouveau rapport, qui ferait une fois encore le constat des problèmes au sein des communautés.

Les problèmes sont connus, les solutions aussi.

Les politiciens n'ont qu'à ressortir le bon vieux rapport Erasmus-Dussault, produit en 1996, et à changer la date sur la page couverture. Les auteurs du rapport ont présidé 178 jours d'audience, visité 96 communautés, consulté des dizaines d'experts, épluché une quantité d'études et de rapports.

Cette commission royale d'enquête sur les peuples autochtones avait été mise sur pied en 1991, à la suite de la crise d'Oka.

Leur rapport fait 4000 pages, contient 400 recommandations, restées lettre morte. «Notre conclusion essentielle peut se résumer en quelques mots : c'est une mauvaise ligne de conduite qui a été suivie pendant plus de 150 ans par les gouvernements coloniaux et par les gouvernements canadiens ultérieurs.»

Et vlan.

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