LES PORTEURS D'ESPOIR - 2e de 4

Nuit de patrouille à Manawan

«Il pleurait. Il n'arrêtait pas de pleurer en... (Collaboration spéciale Mylène Moisan)

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«Il pleurait. Il n'arrêtait pas de pleurer en racontant ce qu'il avait vu, la main de son père, la corde» - Donald Flamand, enquêteur à la police de Manawan, en parlant d'un enfant qui a vu son père tenter de se pendre

Collaboration spéciale Mylène Moisan

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(Québec) CHRONIQUE / Je suis allée faire un tour dans la communauté atikamekw de Manawan, à 81 kilomètres de chemin de terre au nord de Saint-Michel-des-Saints. Un hameau de 2400 âmes et de 320 maisons, où la moyenne d'âge ne dépasse pas 30 ans. Un village laissé à lui-même, mais porté par l'espoir de meilleurs lendemains. 



CHRONIQUE / Je suis allée faire un tour... (Infographie Le Soleil) - image 1.0

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Infographie Le Soleil

La noirceur est tombée, je suis assise, côté passager, avec Donald Flamand. Nous patrouillons dans les rues de Manawan.

Le policier a gentiment accepté que je l'accompagne.

Donald connaît toutes les maisons, surtout l'histoire des gens qui vivent dedans. «Ici, il y a eu une agression sexuelle, là, de la violence conjugale. Celle-là, les parents ont laissé leur nouveau-né tout seul pour aller boire chez les voisins. Dans cette maison ici, deux filles ont été abusées et là, le gars a fait une tentative de suicide.»

Pour chaque maison, une histoire.

Donald est né dans la communauté, il a 45 ans, est père de deux enfants, marié depuis 21 ans. Il a suivi des cours au cégep en techniques policières, à l'École nationale de police et à l'Université Laval en enquêtes criminelles. Il est un des rares autochtones du Québec à avoir suivi une telle formation.

Revenons à la patrouille, toujours la même rue. «Ici, il y a eu de la violence conjugale, juste avant leur mariage. La femme qui habite ici, son mari s'est pendu, elle reste avec les six enfants. Là, c'est mon petit cousin qui s'est pendu il y a deux ans. Ici, on a fait une perquisition la semaine passée et là, une femme a poignardé son mari, en boisson.

- Il est mort?

- Non, il n'est pas mort.»

Donald a pointé une autre maison. «Ici, c'est un agresseur sexuel qui vient de revenir après sa sentence. On le surveille deux fois plus, on ne prend pas de chance. Mais des fois, quand un agresseur revient, c'est la victime qui part de la communauté, pour ne pas avoir à le croiser à l'épicerie...»

Donald calcule que, depuis cinq ans, il est intervenu dans 85 % des quelque 320 maisons de Manawan.

Donald vient tout juste de revenir à la patrouille, il travaillait jusque-là à temps plein comme enquêteur. «Il y a eu des coupures, le poste d'enquêteur a été aboli.» Maintenant, les patrouilleurs doivent mener les enquêtes chacun de leur côté, à travers le reste, les appels, les interventions.

À lui seul, Donald a six dossiers d'abus sexuels.

Il a été embauché comme enquêteur dans sa communauté, au début des années 2000. «Quand je suis arrivé ici, il y avait 82 dossiers d'agressions sexuelles. Quand mon poste a été supprimé l'an passé, j'en ai transféré 27 à la SQ. J'en ai six sur lesquels je travaille présentement.» Il doit monter la preuve, la présenter au procureur.

Donald me fait visiter le poste de police, flambant neuf, construit depuis quatre ou cinq ans. En plus des trois cellules, d'une salle d'entraînement, les policiers maintenant ont à leur disposition une salle d'enregistrement vidéo pour les interrogatoires. «C'est très utile pour monter les dossiers.»

Donald m'invite à le suivre dans son bureau, il ouvre un classeur. «Ici, ce sont mes dossiers d'agressions sexuelles. J'en ai six. Il y a une fille qui a été abusée cinq fois, par cinq "mononcles". Celui-là, c'est un monsieur, un pédophile abuseur, un syndrome du pensionnat. Les curés lui disaient qu'ils lui montraient l'anatomie de la femme, ils lui demandaient de mettre ses doigts dans leur anus.»

Aujourd'hui, il est de l'autre côté de l'agression. «Il abuse des jeunes filles, son fantasme est de mettre ses doigts dans leur vagin...»

Le dossier est presque complet, Donald le présentera bientôt au procureur en espérant qu'il soit accepté et qu'il découle sur une accusation. Et une condamnation. Il arrive que les dossiers de certains policiers reviennent parce qu'ils sont jugés incomplets, ou que la preuve fournie est insuffisante.

Les techniques d'enquête de Donald sont alors mises à contribution, pour refaire des interrogatoires et obtenir plus de détails.

Il y a eu ce dossier, que la Sûreté du Québec n'arrivait pas à résoudre. «Un jeune de 11 ans, il avait complètement arrêté de parler, du jour au lendemain, la SQ disait qu'il était schizophrène. Le jeune est allé avec mon fils dans le bois, ils ont fait un piège pour un castor, et le castor est sorti à toute vitesse. Le jeune est parti à rire, il a dit quelques mots.

Mon fils est venu me voir pour me dire ça, j'ai rencontré le jeune, je lui parlais en atikamekw. Au début, il ne me parlait pas, il regardait partout. Puis, je lui ai raconté l'histoire du castor, j'en mettais, je faisais des gestes, je riais... Il m'a regardé dans les yeux et s'est mis à parler du castor, en riant.

Et là, je lui ai dit : «Tu sais pourquoi je t'ai demandé de venir ici...» Et là, il m'a tout raconté. Il était parti de sa maison un soir parce que ses grands-parents buvaient, il s'est rendu dans une autre maison pour attendre ses parents en pensant qu'il serait plus en sécurité. Un oncle est arrivé en boisson, l'a emmené dans sa chambre...»

Le procureur a autorisé le dossier, l'oncle a été condamné. La mère du garçon a remis à Donald une «plume d'aide» pour le remercier. Le jeune a 16 ans maintenant, il a recommencé à parler.

Pour mener des enquêtes, ça prend du temps et de l'argent.

Ça vaut aussi pour la drogue, un véritable fléau sur la réserve. «C'est certain qu'on sait c'est qui, qui sont les revendeurs, les petits et les gros. Mais c'est comme pour n'importe quel dossier, il faut monter la preuve. Les gens se connaissent, ils se parlent sur Facebook quand on fait des perquisitions.

Cette chemise contient les dossiers d'abus sexuels à... (Collaboration spéciale Mylène Moisan) - image 3.0

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Cette chemise contient les dossiers d'abus sexuels à Manawan. Donald Flamand est responsable de six d'entre eux. 

Collaboration spéciale Mylène Moisan

Et on ne peut pas faire de filature avec un véhicule fantôme...» 

L'an dernier, ils ont réussi à faire arrêter un gros trafiquant, lié aux Hells Angels, qui opérait de l'Auberge Manawan, où j'ai passé la nuit. L'auberge est située juste en face du poste de police. «Quand on faisait des perquisitions, on le voyait parler avec les jeunes sur Facebook, il disait : "Ils attendent que je sorte." Il est sorti, il n'a pas résisté à son arrestation. Il est encore en prison à Saint-Jérôme.»

Un autre fournisseur a pris sa place.

Les jeunes de Manawan consomment surtout de la marijuana et de la méthamphétamine, c'est surtout la méthamphétamine qui donne du fil à retordre aux policiers. Ajouté à ça l'alcool pendant les soirées festives, les policiers ont affaire à un cocktail très explosif. «C'est surtout là qu'il y a les abus sexuels, les agressions.»

Quand l'atmosphère est trop survoltée, la seule épicerie de la communauté ferme ses portes. «Ça nous donne une chance. Au lieu d'ouvrir à 8h, ils ouvrent vers 15h. Ça permet aux personnes de reprendre leurs esprits, ils ne peuvent pas acheter d'alcool.» L'autre chose qui donne une chance aux policiers? L'aréna.

Le taux de criminalité chute entre octobre et avril.

Le soir où j'ai patrouillé avec Donald, un homme, un père de 

28 ans, trois enfants, a essayé de s'enlever la vie. Il est parti dans le bois avec une corde. Et son petit garçon de sept ans. L'homme avait bu, il a dit à son fils de le suivre, qu'il allait se pendre. Le petit gars a vu son père mettre la corde à son cou, la corde à l'arbre.

Il était trop saoul, le noeud a lâché.

Le petit garçon a couru dans le noir - il était 21h30 - jusque chez ses grands-parents, qui jouaient au bingo. La grand-mère a appelé la soeur du père pour lui dire qu'il avait essayé de se pendre, la soeur a appelé la police. «On a retrouvé le gars grâce à Facebook, il était allé chez un ami.»

Donald a rencontré l'enfant. «Il pleurait. Il n'arrêtait pas de pleurer en racontant ce qu'il avait vu, la main de son père, la corde.» Le père a été rencontré par un psychologue du centre de santé pour évaluer son état. «S'il le faut, on va l'envoyer pour se faire traiter en psychiatrie à l'hôpital de Joliette.»

Les suicides sont de moins en moins fréquents à Manawan. «On intervient beaucoup sur les idéations suicidaires.»

Donald est venu me reconduire au poste à 1h30, il allait continuer seul son quart de travail, jusqu'à 4h. Il n'y a eu aucun appel après la tentative de suicide. «On ne sait jamais à quoi s'attendre quand on patrouille. Des fois, on peut faire jusqu'à 41 interventions, d'autres fois 4 ou 5.»

Il pleuvait. Donald aime la pluie, ça calme les esprits.

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