LES PORTEURS D'ESPOIR - 1er de 4

Quel espoir pour Manawan?

Bordé de maisons sans charme et de chiens...

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Bordé de maisons sans charme et de chiens errants, le village de Manawan a des allures de village fantôme.

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(Québec) CHRONIQUE / Je suis allée faire un tour dans la communauté atikamekw de Manawan, à 81 kilomètres de chemin de terre au nord de Saint-Michel-des-Saints. Un hameau de 2400 âmes et de 320 maisons, où la moyenne d'âge ne dépasse pas 30 ans. Un village laissé à lui-même, mais porté par l'espoir de meilleurs lendemains.

CHRONIQUE / Je suis allée faire un tour dans la... (Infographie Le Soleil) - image 2.0

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Infographie Le Soleil

Quand je suis arrivée à Manawan, j'ai bien failli faire demi-tour sur-le-champ, tellement l'endroit a l'air inhospitalier. À travers les rues bordées de maisons sans charme, des chiens errants. 

Et des enfants aussi.

Plusieurs jeunes s'absentent de l'école primaire de Manawan.... (Le Soleil, Mylène Moisan) - image 3.0

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Plusieurs jeunes s'absentent de l'école primaire de Manawan. Quand l'école appelle à la maison pour savoir pourquoi un enfant n'est pas en classe, les parents répondent : «Attendez, je vais lui demander si ça lui tente d'y aller...» 

Le Soleil, Mylène Moisan

Il était 10h30, ils devaient être à l'école, mais ils n'y étaient pas, ce qui ne veut pas dire qu'ils avaient mieux à faire ailleurs. Manawan, en ce frisquet lundi, a des allures de village fantôme. En me virant dans un cul-de-sac, j'aperçois un vieil homme sur sa galerie. Je vais à sa rencontre.

Armand m'invite à m'asseoir sur une chaise en bois devant lui.

- Vous êtes né ici?

- Pas exactement. Je suis né dans le bois, à 60 kilomètres dans le nord.

Armand a l'air content de jaser. Il a «une troisième année», me raconte qu'il a toujours travaillé dans le bois. «J'ai bûché, j'ai charrié de la pitoune. Avant, il y avait 300 personnes qui travaillaient, mais quand ils ont rentré les machines, on était juste 100.»

À 74 ans, il trappe et chasse encore.

Il s'est «marié forcé» en 1959, c'était comme ça à l'époque, les parents arrangeaient ça entre eux. Il vit encore avec sa femme, ça fait 56 ans, faut croire qu'ils sont bien tombés. «J'avais croisé ma femme deux, trois fois avant. Quand on s'est mariés, on s'est bien entendus.» Ils ont six enfants, sont arrière-grands-parents.

Sa femme sort pour fumer une cigarette, Armand lui explique en atikamekw ce que je fous sur leur galerie.

Armand ne comprend plus les jeunes. «Aujourd'hui, c'est dur, dur, dur. Les jeunes n'écoutent pas, ils ne veulent rien savoir. Ils se marient et ils se divorcent. Ce n'est pas normal, ils se rendent malades.» Ils font des enfants de plus en plus jeunes, parfois dès l'âge de 12 ans, sans trop savoir dans quoi ils s'embarquent.

- Est-ce qu'il y a beaucoup de violence conjugale dans la communauté?

- On ne veut pas savoir, mais on sait.

La petite-fille d'Armand arrive, échappe sa canette de Bud, se joint à la conversation. Cybille a 31 ans, pas de chum, deux enfants, 10 et 13 ans. Elle a quitté la réserve pendant 12 ans pour étudier à Québec, est revenue depuis un an, se cherche un boulot. «C'est ça qui est triste.» Elle jongle avec l'idée de mettre sur pied un service de traiteur.

- Bientôt?

- Je ne sais pas...

Cybille a tourné les talons là-dessus, Armand m'a gentiment signifié qu'il m'avait assez parlé. On s'est serré la main, il m'a dit au revoir, je lui ai dit merci. Je me suis pointée sans m'annoncer aux bureaux du conseil de bande, le chef, Jean-Roch Ottawa, était parti pour la semaine. 

Zut.

Francine et Thérèse constatent que certaines choses vont... (Le Soleil, Mylène Moisan) - image 4.0

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Francine et Thérèse constatent que certaines choses vont mieux dans leur communauté. «Ça fait cinq ans qu'on n'a pas eu de suicide de jeunes. Et on voit moins de femmes se promener avec un oeil au beurre noir.»  

Le Soleil, Mylène Moisan

On a fait venir une femme pour répondre à mes questions, et pas n'importe laquelle, Thérèse Niquay est directrice des projets et des services communautaires. Elle s'occupe aussi de la sécurité du revenu, de l'employabilité et de l'harmonisation des usages du territoire, du sport et des loisirs, du développement économique aussi.

Thérèse a laissé son enfance dans un pensionnat, de septembre 1962 à juin 1972. «J'avais six ans quand je suis arrivée là. J'ai subi des abus de toutes sortes, on nous a domptés. Je confrontais les religieuses, elles me disaient de baisser les yeux, mais je ne les baissais pas. Ça a été dur pour moi de m'en sortir.»

Elle continue à ne pas baisser les yeux, cette fois sur la réalité - les problèmes - de sa communauté. Ils sont grands et nombreux, l'alcool et la drogue trônent au premier rang, et de loin. «Au cours de l'histoire, il y a eu des mouvements pour endiguer la violence, la consommation d'alcool, de drogue. Il y a une détérioration au niveau de la consommation de la drogue, elles sont plus fortes, et quand les gens en manquent...»

Ils font du trouble.

Je suis arrivée à Manawan au lendemain de «la fin de semaine du chèque», toujours plus explosive que les autres. Une femme a d'ailleurs subi une agression sexuelle, les policiers sont sur le dossier. 

Thérèse a invité une autre femme à se joindre à la discussion, Francine Dubé est membre du conseil de bande. Francine ne se met pas non plus la tête dans le sable, mais constate que certaines choses vont mieux. «Ça fait cinq ans qu'on n'a pas eu de suicide de jeunes. Et on voit moins de femmes se promener avec un oeil au beurre noir.»

Il y en a encore.

Francine est née à Manawan, n'a pas connu le pensionnat, elle est revenue dans la communauté après ses études, en 2006. Elle a quatre enfants, qui réussissent bien, et quatre petits-enfants. 

- C'est quoi la solution pour les jeunes?

- Les parents, il faut qu'ils assument leurs responsabilités.

Francine a répondu du tac au tac, l'évidence crève les yeux. «Là où il y a des problèmes, c'est souvent là où il y a des parents négligents. On voit des enfants avec de graves troubles de comportement au primaire, de l'absentéisme. Ils reproduisent les comportements violents à l'école.»

Les enfants sont souvent laissés à eux-mêmes. «Les parents, ce ne sont pas de mauvaises personnes, mais ils ne prennent pas leurs responsabilités : envoyer le jeune à l'école, s'assurer qu'il mange, qu'il fasse ses devoirs, qu'il se couche tôt et qu'il se lève le matin. Il y a des jeunes qui disent : "On n'a rien à manger."»

Et, quand l'école appelle à la maison pour savoir pourquoi un enfant n'est pas en classe, «les parents répondent : "Attendez, je vais lui demander si ça lui tente d'y aller..." Les enfants ont comme pris le contrôle, comme si c'était eux qui menaient. Les parents ne veulent pas se faire déranger.»

La solution doit d'abord passer par les femmes, plaide Thérèse. «Avant, c'était la femme qui éduquait les enfants, c'est pareil aujourd'hui. C'est elle qui porte les culottes, qui apporte l'autorité. Nos grands-mères avaient de la gueule, elles confrontaient les autorités. La mienne m'a inculqué des valeurs.»

En atikamekw, une grand-mère est une kokom, prononcé «koukoum».

Le centre de santé a d'ailleurs mis sur pied un programme, les kokomicic, ou petites grands-mères. Marie-Anna Moar en est une, elle accompagne les femmes enceintes et visite les parents qui en ont plein les bottes avec leurs enfants. «On les guide, on leur montre comment stimuler leur enfant, de 0 à 5 ans.»

Le b. a.-ba d'un bon parent. 

Francine espère que la crise de Val-d'Or provoquera une prise de conscience dans les communautés autochtones. «Ça me fait penser à la légende de la femme bison blanc. C'est une prophétie, la femme va revenir pour ramener la pipe sacrée, le calumet de la paix. Il faut se laisser porter par la pipe, pas par l'ego.»

À leur façon, Francine, Thérèse et Marie-Anna sont des femmes bison blanc.

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