On finit par s'habituer

CHRONIQUE / C'était le 5 juillet 2002, il faisait beau, ça tombait bien,... (Collaboration spéciale Fanny Lévesque)

Agrandir

Collaboration spéciale Fanny Lévesque

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Québec) CHRONIQUE / C'était le 5 juillet 2002, il faisait beau, ça tombait bien, j'attendais sur le bord du chemin qu'une voiture s'arrête. Je m'en allais sur le pouce à Chibougamau, trois femmes attikameks m'ont fait monter dans leur camionnette.

Elles s'en allaient à Obedjiwan, une réserve de 2000 personnes au nord de La Tuque, enterrer un jeune homme de 20 ans qui venait de se suicider. Un sixième suicide depuis janvier; le premier, c'était une fille de 11 ans. Un orage est tombé dru pendant qu'elles me racontaient leurs drames.

Le soleil n'était plus de circonstance.

Je les ai écoutées me décrire la violence quotidienne, presque systématique, le viol des filles et des femmes, les enfants qui erraient dans la rue, en pleine nuit, parce qu'ils n'avaient parfois nulle part où aller. Elles étaient tristes et fâchées parce qu'il n'y avait même pas de tunnel avec une lumière au bout, juste un trou noir.

Une des femmes, Chantale Awashish, m'avait raconté avoir été agressée sexuellement étant jeune, elle voulait tenir un colloque dans sa communauté pour discuter du problème, endémique. «C'est comme ça depuis longtemps et c'est encore tabou. Je ne serais pas surprise de savoir que toutes les femmes sans exception qui sont âgées de plus de 50 ans ont été violées, et personne n'en parle.»

J'étais revenue au bureau quelques jours plus tard convaincue que je tenais un sujet d'enquête, que j'allais «tuer la une» avec ces horreurs indignes d'une société qu'on prétend civilisée.

Mon patron avait refroidi mes ardeurs : «ouin, c'est sur une réserve»...

J'ai fait à ma tête, ce n'était pas la première fois, j'ai contacté une infirmière sur la réserve, elle était en poste depuis presque un an. Elle avait soigné, deux semaines plus tôt, une fillette de six ans violée dans la forêt, entre chiens et loups. La petite victime ne se rappelait pas grand-chose de son agresseur, à part qu'il était jeune.

La fillette a été placée dans une ville, à l'extérieur de la réserve. Aucune accusation n'a été portée.

L'infirmière en avait gros sur le coeur. «Il y a un gars dans la vingtaine qui a abusé de ses trois soeurs et celle de 11 ans s'est pendue en janvier. Je crois qu'il faudrait le dire publiquement, peut-être pas les noms parce que tout le monde se connaît ici, mais au moins dire que ça s'est passé pour que les gens le sachent.»

La nouvelle avait fait la une du journal et un peu de bruit autour. L'infirmière m'avait rappelée peu de temps après pour me dire qu'elle avait été congédiée. Parce qu'elle m'avait parlé.

En 2005, Radio-Canada était retournée à Obedjiwan. On y dépeignait les mêmes problèmes, les policiers avaient dû faire 51 interventions en 24 heures, dont quatre tentatives de suicide. Geoffrey Kelley était ministre délégué aux Affaires autochtones, il s'était dit «préoccupé» par la situation d'Obedjiwan.

J'ai reparlé à Lisette Petiquay lundi soir, une des trois femmes qui étaient dans la camionnette, en juillet 2002. 

«Et puis, comment ça se passe, 13 ans plus tard?

- Ça va un peu mieux...

- Les viols?

- C'est encore présent. Il y a eu une grande offensive des services sociaux, beaucoup de choses qui ont été mises en place pour prévenir les abus, mais les gens ont toujours peur de dénoncer. Une dame l'a fait récemment, ça concernait une personne en politique, et ça s'est retourné contre elle...

- Les suicides?

- C'est encore présent, mais moins chez les jeunes. En juillet, un jeune père s'est suicidé, il avait 22, 23 ans. Il y a des suicides directs et aussi indirects, à cause des abus de consommation d'alcool et de drogue. Les drogues fortes sont très présentes, il y a des overdoses... 

- Les enfants laissés à eux-mêmes la nuit?

- Ça n'a pas vraiment changé. On voit beaucoup d'enfants de 8, 9, 10 ou 11 ans qui se promènent la nuit dehors, qui se saoulent, qui prennent de l'alcool. Il manque d'encadrement des parents.

- La violence?

- Il y en a de moins en moins. Les policiers sont plus sévères pour la sécurité publique. Les gens en boisson, et qui ont une arme, sont pris en charge. Il y a eu des comités qui ont été mis sur pied, des plans stratégiques. Ils vont bientôt évaluer les résultats.

- La pénurie de logements?

- Il y a cinq personnes qui se construisent, c'est une bonne nouvelle. Mais il y a encore 300 familles qui sont en attente pour un logement, si ce n'est pas plus.»

Il y a 13 ans, on calculait qu'il manquait aussi 300 logements. Il y en avait à peine 300 pour 2000 personnes.

Voilà qu'aujourd'hui, tous les yeux se tournent vers Val-d'Or où huit policiers auraient agressé des femmes autochtones. Les agents ont été suspendus, la ministre de la Sécurité publique, Lise Thériault, a même pleuré à la tivi à cause des témoignages diffusés à l'émission Enquête jeudi dernier.

Est-ce qu'il fallait vraiment attendre que les agresseurs présumés soient des policiers avant de prendre la situation au sérieux?

Prend-on vraiment la situation au sérieux?

Lisette a pleuré presque toute la fin de semaine. «Ça a fait monter beaucoup d'émotions en moi, de la rage. On s'est parlé entre nous, à Obedjiwan, il y a des choses qui ont ressurgi. Il ne faut plus fermer les yeux.»

Elle a ajouté ceci : «Il faut travailler sur nous, aussi.»

En 2002, j'avais aussi discuté avec le directeur des services policiers de la réserve, Bernard Laberge. Il m'avait confié que «les cas de grosses violences à Obedjiwan sont fréquents et réguliers. Ça fait partie du quotidien. Tellement que ça ne me surprend plus.» Il avait fait un aveu pire encore. «C'est triste à dire, mais on finit même par s'y habituer.»

Le vrai drame, il est là.

Partager

À lire aussi

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer