Ce sont des fuyants

Des réfugiés syriens sont plongés dans l'attente et... (AFP, Yasin Akgul)

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Des réfugiés syriens sont plongés dans l'attente et l'incertitude à la frontière entre la Turquie et la Grèce, alors qu'ils se font refuser des billets d'autobus.

AFP, Yasin Akgul

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(Québec) Dans mon vieux Petit Larousse illustré, 1986, migration : «déplacement de population, de groupe d'un pays dans un autre pour s'y établir, sous l'influence de facteurs économiques ou politiques.»

Il y a, en filigrane, une destination.

Les oies migrent, les caribous migrent. Quand il fait trop chaud, trop froid, quand ils ont faim, ils quittent un lieu vers un autre, vers un pâturage plus fertile, vers un endroit où se reproduire. Les mouvements sont prévisibles, organisés, ils s'inscrivent dans la marche du monde animal.

Les Syriens ne migrent pas, ils fuient.

Comme les Irlandais catholiques au milieu du XIXe siècle, qui fuyaient la Grande Famine, la misère crasse, la répression du gouvernement britannique. De 1820 à 1920, on estime que trois millions d'Irlandais ont trouvé refuge aux États-Unis, terre d'accueil protestante. Ça fait 30 000 par année, pendant 100 ans.

Ils ont bousculé la société, au propre et au figuré.

Comme les 769 juifs polonais, en février 1942, qui tentaient de gagner la Palestine à bord du vétuste Struma, et qui devaient d'abord transiter par la Turquie. La Turquie les a repoussés en mer Noire, le bateau a été torpillé par les Russes.

Il y a eu un seul survivant.

Depuis 2011 en Syrie, quand Bachar al-Assad a décidé qu'il ne se laisserait pas détrôner par les rebelles, le pays est un sanglant champ de bataille. L'État islamique est venu jeter de l'huile sur le feu. Il y a eu plus de 240 000 morts, 70 000 civils, dont 12 000 enfants, un million de blessés, quatre millions de personnes qui sont parties.

Quatre millions de fuyants, presque le cinquième de la population, qui se sauvent de leur pays, comme les habitants d'une maison en feu.

Ça brûle, on sacre notre camp.

Pour aller où? On ne sait pas encore, tout ce qu'on sait, c'est qu'il faut partir, tout de suite. Il faut emporter le minimum. On laisse les albums de famille, les souvenirs, le chat devra s'organiser tout seul. On s'assure que tout le monde est en vie, le reste n'importe pas, en ce moment précis.

Si on se retourne pour regarder derrière, on voit la maison brûler, on voit quelque chose comme sa vie s'envoler en cendres.

C'est la même chose pour ces Syriens qui fuient, ceux qui vivaient tranquillement à Alep, qui avaient l'habitude de prendre le thé sous les oliviers. Qui travaillaient, qui élevaient leurs enfants. Ils ne demandaient rien d'autre que de continuer à rester là, avant que ça ne devienne nulle part.

Et nous, on regarde le brasier, on les regarde s'enfuir.

On a peur. On se dit que, dans le lot, il pourrait y en avoir quelques-uns qui brûlent d'envie de venir mettre le feu à notre maison. On sort la calculatrice pour prendre la mesure de notre hospitalité, comme si on cherchait à mesurer combien de sucre on peut dissoudre dans l'eau avant d'atteindre le point de saturation.

L'Allemagne fait bande à part, le pays a ouvert ses portes à 800 000 fuyants en quelques semaines. La chancelière allemande, Angela Merkel, a calculé que «les avantages sont plus grands que les risques».

Israël a fermé ses portes à double tour, les pays du Golfe aussi.

Mille cinq cents Syriens ont trouvé refuge aux États-Unis depuis quatre ans.

Washington a promis d'en accueillir entre 5000 et 8000. D'ici un an.

Au Canada, Stephen Harper a promis de laisser entrer 10 000 Syriens. D'ici quatre ans. Il l'a répété pendant le débat des chefs jeudi, pas question d'ouvrir «les vannes». Le premier ministre canadien a choisi son camp, il préfère envoyer des pompiers en Syrie plutôt que de donner refuge aux exilés.

Le Québec attend 1900 fuyants d'ici la fin de l'année, Philippe Couillard voudrait en accueillir des milliers d'autres. Mais Ottawa contrôle les vannes de l'immigration. «Nous, les pays riches, qui trop souvent essayons de nous convaincre que c'est loin et, donc, que cela ne nous regarde pas. [...] C'est notre devoir d'être humain de le faire.»

Il est tellement plus facile de ne rien faire.

Le Québec a accueilli quelques milliers de Kosovars au début des années 2000, ils fuyaient comme les Syriens, une guerre qui défigurait leur pays.

À deux maisons de chez moi habitent des Kosovars. On se voisine, mes deux garçons sont amis avec leurs deux enfants, magnifiquement bien élevés. Je ne m'étais jamais posé la question, d'où venaient les nouveaux amis de mes gars, ils sont nés ici, parlent un très bon français, sans accent.

Chez eux, ils parlent albanais.

Leurs parents sont propriétaires d'un triplex qu'ils ont converti en grande maison familiale, les grands-parents habitent à l'étage. Les parents travaillent, ont des voitures plus récentes et plus luxueuses que la mienne. Leurs enfants vont à la même école que mes garçons, ils jouent aux mêmes jeux.

Un peu comme les oies, ils retournent chaque année sur la terre où ils sont nés.

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