L'ambulance pour une bague coincée

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Au ministère de la Santé et des Services sociaux, on calcule que chaque transport en ambulance coûte 800 $. Il y en a eu 690 000 en 2014-2015.

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(Québec) L'appel entre au 9-1-1. L'ambulancier Guillaume* et son partenaire doivent se rendre à telle adresse, c'est urgent. C'est ce qu'on se dit, quand quelqu'un signale le 9-1-1 : qu'il n'y a pas de temps à perdre. Guillaume appuie sur le champignon, zigzague entre les voies, brûle quelques feux rouges.

Il arrive enfin, dans les délais, en quelques minutes. Le monsieur vaquait tranquille à ses occupations.

- C'est pour quoi?

- Ma bague est coincée.

- Pardon?

- Ma bague est coincée, je n'arrive plus à l'enlever.

Le verbatim n'est pas exact, mais l'histoire, si. Le pire s'en vient, Guillaume et son collègue sont obligés d'emmener le bonhomme à l'hôpital, à moins que celui-ci refuse d'être transporté. «On l'a emmené à l'urgence de l'hôpital, ils ont enlevé sa bague avec un coupe-bague.»

Cette virée a coûté au moins 800 $ à l'État, le monsieur n'a rien payé.

Guillaume ne m'aurait pas dérangée pour me raconter cette histoire si c'était une anecdote. Il est ambulancier depuis une dizaine d'années, il remarque que les appels sont de moins en moins urgents. Depuis quelques mois, il note dans un cahier chaque transport qu'il effectue, la raison du déplacement.

Nous sommes dans un café, il énumère ce qu'il a consigné. Une sonde bouchée, une anurie. Ça, c'est lorsque quelqu'un n'arrive plus à faire pipi. Une otite. «Tiens : "douleur aux chevilles depuis une heure". Il a marché jusque chez lui pour appeler l'ambulance.» Et ça continue de plus belle : fièvre, constipation, j'en passe.

«Une fois, on a été appelés chez un juge retraité. Il nous a fait venir pour un problème anodin. Quand on lui a demandé pourquoi il avait appelé l'ambulance, il nous a dit : "Parce que c'est compliqué de se parquer à l'Hôtel-Dieu." Et nous, il faut lui dire : "Venez avec nous, monsieur, ça nous fait plaisir."»

Guillaume est tanné de «transporter des bobos».

Surtout qu'il est bien formé, Guillaume. Il a un diplôme d'études collégiales en soins ambulanciers, il en sait un rayon sur les bobos, les petits et les gros, mais il ne peut pas porter de jugement quand il se pointe chez quelqu'un. Il ne peut pas dire : «Cher monsieur, vous n'avez pas besoin d'aller à l'hôpital en ambulance pour une bague coincée.»

Des fois, Guillaume a le goût de leur payer un taxi.

Guillaume a calculé que « 80 % des appels, c'est pour des résidences de personnes âgées. Là-dessus, environ 5 % sont urgents. Ils nous appellent pour relever des personnes qui sont tombées. On est arrivés, une fois, ça devait faire deux ou trois heures que la madame était par terre...»

J'ai demandé des chiffres au ministère de la Santé :

- On calcule que chaque transport coûte 800 $.

- Il y a eu 690 000 transports en 2014-2015.

- Le Ministère a alloué au transport un budget de 467 126 820 $.

- À ce budget, il faut ajouter la contribution des usagers.

À Montréal et à Laval, le service est assuré par Urgences-santé, une corporation publique. Je suis allée voir leur rapport annuel, disponible sur le site Web, j'ai pu consulter les états financiers vérifiés. J'ai calculé que chacun de leurs 226 929 transports revient à un peu moins de 550 $.

Ailleurs, c'est le règne des OSBL, des coops ou des entreprises privées qui n'ont de comptes à rendre à personne.

Plus les boîtes jaunes transportent de gens, plus c'est payant.

Le pire, c'est que l'État ne sait pas comment est dépensé l'argent. «Les modalités actuelles n'obligent pas les entreprises ambulancières privées (coop, OBNL, privée, etc.) à donner au MSSS accès à leurs états financiers. Le MSSS n'a donc pas de données vérifiées sur les profits générés par ces entreprises. Selon les évaluations du MSSS, les sommes versées sont amplement suffisantes pour répondre aux besoins.»

On devrait se questionner sur les besoins.

Et, pour justifier l'augmentation constante du nombre d'ambulances, les sous-traitants évoquent le vieillissement de la population. Soit. Ce n'est pas une raison pour que l'ambulance devienne une navette entre l'hôpital et les résidences. Ou une limousine pour les vieux qui trouvent ça commode.

Encore là, le Ministère n'a aucune idée de l'ampleur du phénomène. On compile les données à partir des appels reçus au 9-1-1,point. Pensez-vous que le monsieur a dit : «ausecours, ma bague est coincée»? Et l'autre : «je suis constipé et je n'ai pas le goût de tourner en rond dans le stationnement»?

Le truc, me confie Guillaume, «c'est de dire qu'il y a un problème de respiration».

Le Ministère ne sait pas non plus si les résidences abusent - ou non - des services ambulanciers, les transports sont compilés par adresse. «Il n'y a pas de redécoupage avec les noms des résidences privées ou des CHSLD mais, selon nous, le pourcentage de 80 % que vous avez évoqué est surévalué.»

On ne saura jamais.

Un rapport - le rapport Ouellet - a été rendu public en novembre 2014, on y retrouvait des constats accablants et pas moins de 165 recommandations pour remettre un peu d'ordre dans ce Far West. Le titre du rapport était clair : «Services préhospitaliers : urgence d'agir».

Ça fait 10 mois et tout ce que je sais, c'est que le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, a mis sur pied un autre comité pour lui faire des recommandations à partir des recommandations du comité présidé par Marc Ouellet. Le nouveau comité devrait se réunir sous peu, il remettra un autre rapport.

Quand? «Nous n'avons pas encore de date pour ce rapport, m'a écrit l'attachée de presse du ministre. Il faut savoir que si le rapport est déposé aux fonctionnaires à x date, la présentation au ministre est parfois retardée - par exemple, à cause de travaux parlementaires -, ce qui peut causer un délai pour la publication du rapport.»

Ce n'est pas demain la veille, donc.

L'urgence est, visiblement, un concept bien relatif.

*Le prénom a été modifié.

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