Écouter le «grand monde»

Une grande fête de famille battait son plein... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

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Une grande fête de famille battait son plein samedi soir pour célébrer les 100 ans d'Adélaïde Hyppolite, qu'on voit ici entourée de membres de sa famille.

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

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(Québec) J'ai demandé à Adélaïde Hyppolite ce qu'elle a d'abord aimé du Québec quand elle est arrivée, elle n'a pas hésité une seconde.

«René Lévesque!» Elle a levé ses mains au-dessus de sa tête, en faisant semblant de se coiffer les cheveux sur le côté, j'ai compris qu'elle me parlait de la chevelure de Lévesque. Je lui ai dit qu'il avait un surnom, «Ti-Poil», Adélaïde a éclaté de rire, bon Dieu qu'elle a ri, de bon coeur. Elle rit toujours de bon coeur.

Je ne suis pas trop certaine qu'elle a compris, remarquez, on se parlait en se regardant dans les yeux, moi en français, elle en créole, avec l'ami Adrien à côté pour nous aider à nous comprendre. C'est Adrien qui m'a invitée chez Adé, elle a eu 100 ans mardi, elle n'y croit pas encore.

Adélaïde est arrivée à Québec en 1979 pour rejoindre ses deux filles, Marie était avec nous, Lourdes n'est plus.

À 64 ans, elle quittait son pays, alors dirigé par «Baby Doc», Jean-Claude Duvalier, ce n'était pas beaucoup mieux sous le régime de «Papa» François. Elle ne se souvient pas vraiment de ces choses qui allaient mal, la vie n'avait pas beaucoup changé à Labrousse, où elle est née, le 18 août 1915.

Il y a un siècle et des poussières.

Elle m'a raconté deux fois qu'elle est née juste après l'invasion des Américains, en juillet 1915, elle termine son histoire en disant «boum» et en faisant des signes d'explosions avec ses mains pour que je comprenne mieux. Les Américains ont régné sur le pays pendant 20 ans, jusqu'en 1935.

Elle n'en garde pas beaucoup de souvenirs, vous savez, les militaires ne s'aventuraient pas à Labrousse, dans la montagne, ils se tenaient surtout dans les villes, beaucoup à Port-au-Prince. Elle se souvient de la grosse maison en paille où elle a grandi. «J'écoutais mes parents, je les respectais.»

Ce sont ses souvenirs d'enfant, de timoun.

Elle trouve que les timouns ne respectent plus leurs parents. «Il faut écouter le "grand monde".» Le «grand monde», ce sont les vieux, ceux qui étaient là avant. Mais on ne les écoute plus, les vieux, on dit qu'ils sont dépassés, que le monde a tellement changé. Le monde n'a pas changé tant que ça.

Adé a attendu que ses parents soient décédés avant de quitter Haïti. «Ma mère était morte, mon père était mort. J'allais vers mes filles.»

Adé n'aime pas regarder derrière, elle n'aime pas fouiller dans sa mémoire, comme si elle n'arrivait plus à se retrouver dans ce siècle qu'elle a vécu, dans ses souvenirs entassés comme dans un débarras.

D'Haïti, elle s'ennuie des avocats, des mangues et du café.

Elle aime rappeler que ça a fait un gros «boum» trois semaines avant sa naissance, que l'ouragan Flora a fait s'envoler des milliers de maisons et de vies en 1963, qu'il fallait aimer Duvalier. «Je ne pouvais pas le détester, c'était un Haïtien, comme moi.» Elle se souvient de Lourdes, morte en 2006, et du plaisir qu'elle avait de jouer à la pétanque.

Je lui ai demandé si elle jouait encore, elle a éclaté de rire, encore. «Non, non!» Et elle s'est mise à fredonner une chanson de son pays en se balançant les épaules, les yeux fermés, Adélaïde n'avait plus 100 ans. Ses mains dansaient aussi, et son coeur. Elle a ouvert les yeux en riant.

Comme si elle revenait de quelque part.

Marie m'a raconté que sa mère a voulu retourner en Haïti au premier hiver, elle n'avait jamais imaginé qu'on puisse vivre dans un pays si froid. Elle s'y est faite. «Je me suis habituée, que veux-tu. Je ne peux pas rejeter l'hiver...»

Ça fait déjà plus de 35 ans, elle est chez elle maintenant, et son chez-elle, c'est dans son logement, au sous-sol de la maison de Marie. La fille prend soin de sa mère, comme elle l'aurait fait en Haïti.

C'est dans l'ordre des choses.

Adélaïde n'a jamais fréquenté l'école, tout ce qu'elle sait, elle l'a appris de ses parents. Le reste, eh bien, il importe peu, on s'habitue à tout. Elle s'est habituée à vivre dans un pays qui n'allait nulle part, aux hivers québécois, à manger de la soupe parce qu'elle ne peut plus mastiquer comme avant. Elle s'est habituée à tout, sauf aux timouns qui n'écoutent pas leurs parents.

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