Le bonheur par conviction

Gabrielle est restée 15 ans dans une famille... (Photo Shutterstock, Dmitri Maruta)

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Gabrielle est restée 15 ans dans une famille d'accueil, abandonnée, battue et violée.  Elle a toujours eu la certitude qu'un jour, elle serait heureuse. Et elle y est parvenue.

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(Québec) Gabrielle (nom fictif) a toujours su qu'un jour, elle serait heureuse. Elle y croyait plus fort que les coups qu'elle recevait.

«Quand je suis née, ma mère n'a jamais su qu'elle avait eu une enfant. Elle était sous anesthésie pendant l'accouchement et, quand elle s'est réveillée, on lui avait dit qu'elle avait eu un garçon, mort-né.» 

Gabrielle était déjà dans une première famille d'accueil.

À trois ans, elle en était à sa troisième. «Je garde un souvenir vague de mon arrivée dans cette famille-là, il y avait deux garçons, un qui était trois ans plus vieux que moi, l'autre, deux ans plus vieux. Je me rappelle, dans la voiture, j'étais en avant, pas attachée, je hurlais de tout mon corps.»

Elle est tombée dans une mauvaise famille. «La femme était maniaco-dépressive, je ne savais jamais dans quel état elle serait en revenant de l'école. Des fois, elle avait essayé de se suicider, je devais appeler l'ambulance. Des fois, elle avait disparu, elle était rendue à l'hôpital psychiatrique.»

Le père, lui, buvait, la battait et la violait. 

La première fois, elle avait sept ans. 

Il y avait seulement deux chambres dans la maison, elle dormait parfois avec les deux frères, d'autres fois avec leurs parents. «Mes vêtements étaient dans le garde-robe des gars, je ne pouvais pas y aller n'importe quand, je devais leur demander avant. Je me suis toujours sentie de trop.»

Sa fête était deux jours après celle d'un des garçons. Il avait un gâteau, des cadeaux. Pas elle. «Ils ne m'ont jamais fêtée.»

Elle mangeait après tout le monde, «quand il en restait».

Elle a passé 15 ans dans cette famille d'accueil, qui a été payée pendant tout ce temps pour en prendre soin. «Personne n'est jamais venu voir comment ça se passait, comment ils s'occupaient de moi, ce qu'ils me faisaient. Comment ça se fait que personne n'est venu? On m'a abandonnée là...»

Elle avait peur de parler, évidemment, peur de manger la volée de sa vie si ses «parents» apprenaient qu'elle avait bavassé. Ce qu'elle a compris, plus tard, c'est qu'ils avaient eux aussi peur qu'elle parle.

À 12 ans, Gabrielle a commencé à garder des enfants, elle s'est aperçue que ça ne se passait pas partout comme chez elle. Que ce n'était comme ça nulle part ailleurs. «Les parents me disaient à quel point j'étais responsable, que j'étais bonne, alors qu'à la maison, je me faisais traiter de tous les noms...»

Elle ne savait pas qui croire.

Sans savoir comment, elle avait la conviction qu'elle s'en sortirait. «J'ai toujours eu la certitude qu'un jour, je serais heureuse. Je regardais cette femme-là et je me disais : "Je ne serai jamais comme elle." Et, toute ma vie, j'ai gardé en tête mon but ultime, être heureuse, et j'y suis arrivée.»

Elle a un amoureux formidable, une belle grande fille, un boulot qu'elle aime.

Elle a quitté sa famille d'accueil la semaine avant ses 18 ans, qu'elle ne fêterait pas de toute façon. «J'avais encore un couvre-feu très strict, je devais entrer à 21h. Je suis arrivée 15 minutes en retard, et elle m'a frappée. Je suis allée dans ma chambre, j'ai mis mes affaires dans deux sacs de vidanges et je suis partie.»

La dame l'a regardée partir. «J'étais certaine qu'elle allait me tuer, que ça allait mal finir... Elle est restée sur sa chaise sans bouger, sans broncher. Je ne l'ai jamais revue.» 

Gabrielle s'est retrouvée toute seule au monde, en plein mois de janvier, avec ses deux sacs à ordures. «Je sortais d'une prison. Toutes les options étaient devant moi, la rue, la prostitution... Je me suis prise en main, j'ai étudié au cégep en éducation spécialisée et en psychologie.»

L'année suivante, par un hasard dont la vie a parfois le secret, elle a retrouvé sa mère biologique, elle avait réussi à avoir son nom grâce à un contact au bureau des enregistrements au cégep. «J'ai retrouvé trois petites soeurs, dont deux jumelles. Elles avaient un an et trois ans.»

Sa mère n'arrivait pas croire que son garçon mort-né était une fille de 19 ans. «Elle a beaucoup pleuré. Elle n'arrêtait pas de répéter "ça ne se peut pas, ça ne se peut pas"... Jamais je n'ai été capable de lui parler de mon passé.»

Ni à sa fille, d'ailleurs.

Gabrielle n'y tient pas. «J'ai fermé la porte, c'est derrière moi maintenant. Je suis passée devant la maison où j'ai grandi, elle a été démolie. L'homme et la femme sont décédés, je suis allée sur leur tombe, juste pour leur dire que j'étais heureuse. Et pour leur dire que leur ai pardonné.»

***

Sur ce, je pars pour quelques semaines, de retour au début août.

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