Une échappée de culture

Dans son livre Ma vie, entre figuier et... (Photo Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

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Dans son livre Ma vie, entre figuier et érable, Nour Sayem - qui est arrivée au Québec en 1967 - raconte la Syrie où elle est née et où elle a grandi.

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(Québec) En botanique, les plantes ne voient pas d'un bon oeil, façon de parler, une nouvelle espèce qui s'invite chez elles. Par réflexe, en supposant que les plantes ont des réflexes, elles vont lui faire la vie dure. Vous pouvez y voir un parallèle avec les humains, c'est exactement là où je veux en venir.

Quand une plante arrive à faire sa place, on appelle ça une échappée de culture.

Nour Sayem est arrivée de Syrie il y a 46 ans, le pays allait plutôt mal à l'époque, plutôt bien si on compare à aujourd'hui. Elle est partie en 1967, elle avait 15 ans, des militaires du parti Baas venaient, un an plus tôt, de faire un coup d'État pour chasser les membres fondateurs du parti.

Elle est arrivée avec sa famille à Montréal, c'était Expo 67. «C'était le Flower Power. J'arrivais d'une culture stiff, où il y avait la guerre, je venais d'ailleurs de terminer mon service militaire. Ici, c'était un carnaval! Montréal était vivante, ça fourmillait partout, il y avait les chansons, la liberté...»

Et son père, qui lui interdisait, à elle et à ses deux soeurs, de fréquenter un garçon si elle n'avait pas l'intention de se marier avec lui. Il n'y a d'ailleurs pas, en arabe, de mot pour «sortir» avec quelqu'un.

Nour explique tout ça dans un livre qu'elle a écrit et publié elle-même, Ma vie, entre figuier et érable. Elle raconte la Syrie où elle est née et où elle a grandi, sa ville, Alep, une des toutes premières cités du monde, où ont déjà cohabité pacifiquement 14 confessions. Alep, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1986.

La même Alep que l'armée syrienne a pilonnée vendredi.

Nour m'a reçue avec un café turc, que nous a préparé son amoureux, ils sont mariés depuis 20 ans. Elle m'a raconté le Québec qu'elle a appris à connaître et à aimer. Son nom qu'elle a changé «parce qu'il était trop difficile à prononcer». Elle dit aussi, pour rire, qu'elle s'appelle «Georgette Gagnon d'Alma». 

Elle a deux enfants, un gars et une fille, 39 et 35 ans, deux croisements d'une Syrienne et d'un Bleuet.

Elle a voté Oui en 1980.

Elle a pris racine à Québec, qui, comme Alep, a une citadelle. «Les villes qui ont des citadelles sont un peu plus centrées sur elles-mêmes, c'est plus difficile de franchir les murs. Mais je peux dire que j'ai réussi. Et, à Québec comme à Alep, qui était une ville de deux, trois millions d'habitants, les gens veulent savoir : t'es une p'tite qui?»

Ça lui a pris du temps à comprendre les Québécois de souche. «Les Québécois sont fascinants... Ils sont d'une bonté incroyable. Et il y a ce gros bon sens, on n'a pas ça, je n'ai pas de gros bon sens! Chez nous, ça se fait ou ça ne se fait pas, point. Et chez nous, on ne peut pas discuter fort à table...»

Quand elle parle de la Syrie, elle dit encore «chez nous».

Toute Québécoise qu'elle est, Nour reste Syrienne. Et musulmane. «Je n'ai rien oublié de l'Orient. J'ai été élevée dans l'islam de ma grand-mère, elle ne portait pas le voile, jusque dans les années 30 quelque.»

Elle pratique sa religion chez elle et fréquente la communauté musulmane de Québec. Ce qui se passe dans son pays, et ailleurs au Moyen-Orient, lui fend bien sûr le coeur. «Les vrais musulmans, on est dégoûtés par ce qui se passe», par les atrocités de Daech, par les morts qui se comptent par milliers. Et les réfugiés, par millions.

Parce qu'elle sait combien elle en a bavé pour s'intégrer, Nour aimerait que son expérience serve aux nouveaux. «Je connais bien les deux cultures, je suis comme une plateforme qui fait le lien entre deux logiciels. Je sens qu'il y a quelque chose que je peux traduire, pour mieux se comprendre... Je veux faire du mentorat avec les arrivants à Québec. Il y a trop de bureaucratie, il faudrait une simplification. En même temps, il faudrait être plus sélectif. Il faut s'assurer que les gens qu'on accepte veulent faire leur vie ici, contribuer.»

Contribuer, c'est le maître mot.

Membre de l'Ordre des chimistes du Québec depuis 1985, elle a entre autres travaillé à la Banque de développement du Canada. Fille d'entrepreneurs, elle a grandi dans l'essor industriel de son pays d'origine, où son grand-père était un magnat du textile. «On était un peu comme les Desmarais, là-bas...»

Quand ils sont débarqués du bateau à Halifax, en 1967, ils étaient des immigrants comme les autres. Ils ont dû recommencer de la case départ. Nour Saïm-Al Dahr, c'est son nom au complet, s'est fait une vie à elle, s'est trouvé du boulot, elle a pris mari et pays. Est devenue une échappée de culture.

Les derniers mots de cette chronique sont les premiers mots de l'avant-propos du livre de Nour, ils sont de Nietzsche: «Il faut aimer son destin.»

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