L'autodidacte

«J'étais fasciné par les formations rocheuses qui se... (Le Soleil, Erick Labbé)

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«J'étais fasciné par les formations rocheuses qui se dessinaient à marée basse. Il y avait  de la pyrite de fer dans  la roche. Je savais que c'était de la pyrite de fer, on appelait ça "l'or des fous"»  - René Bureau, qui se remémore l'été 1932, alors qu'il venait de décrocher de l'école et qu'il se découvrait une passion pour les roches et les minéraux

Le Soleil, Erick Labbé

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(Québec) Les anglophones ont une expression que j'aime bien, self-made man, on dit autodidacte en français, ça ne traduit pas tout.

René Bureau est un self-made man.

Il s'est fait lui-même, il a tracé son propre chemin, le plus souvent avec un piolet. Je vous résume rapidement : il était pourri à l'école, son père lui a donné une collection de roches, une autre de minéraux, il en fait sa passion et son travail, a donné au Québec un joyau du patrimoine mondial de l'humanité.

Pas mal pour un gars qui n'a pas sa sixième année.

Ce n'est pas faute d'avoir essayé. «J'avais un bégaiement terrible. J'ai doublé ma quatrième année, j'ai doublé ma cinquième, et on voulait me faire tripler ma sixième... J'ai foutu le camp. J'ai suivi des cours privés pendant deux ans, j'ai appris le français.»

Son avenir, il ne le savait pas à ce moment-là, lui est apparu sur une plage de Cap-Rouge. À l'été 1932, il venait de décrocher. «J'étais fasciné par les formations rocheuses qui se dessinaient à marée basse. Il y avait de la pyrite de fer dans la roche. Je savais que c'était de la pyrite de fer, on appelait ça "l'or des fous". Mon père l'a fait analyser...»

C'était bel et bien de la pyrite.

René s'est mis à s'intéresser aux roches et aux minéraux, il a installé son premier laboratoire dans le sous-sol de la maison familiale. Il a lu tout ce qui lui tombait sous la main, il a fréquenté le Cercle des jeunes naturalistes et un autre cercle, Kondiaronk, où il a d'ailleurs fait la connaissance de Marie-Victorin.

En 1937, il est entré au Service des mines. Son premier mandat, aller faire un tour à Miguasha, en Gaspésie, pour en rapporter des fossiles.

Deux prêtres géologues étaient passés par là par hasard, avaient été intrigués par une petite affiche au bord de la route : «fossils for sale». Ils en ont acheté deux, pour 2,50 $, les ont rapportés à Québec. Ils ont alerté le ministère, qui y a envoyé le petit nouveau, René Bureau, en octobre.

René s'est aperçu que les Québécois étaient à peu près les seuls à ne pas connaître l'endroit, les Anglais et les Suédois se servaient impunément, ils venaient régulièrement s'approvisionner en fossiles. Leurs bateaux accostaient discrètement, faisaient le plein et repartaient sans plus de cérémonie.

Avec un adjoint et son piolet, René a pioché et pioché, il a déterré un millier de spécimens au fil des années, certains vieux de 380 millions d'années.

Il ne pouvait pas se faire à l'idée d'assister impuissant au pillage du site. «Je disais : Miguasha, c'est à nous, ça!» Il a convaincu le gouvernement du Québec de protéger le site, ça a pris presque un quart de siècle et une révolution tranquille. En 2000, l'UNESCO inscrit Miguasha au patrimoine mondial.

«C'est mon bébé!» Il en a eu un autre, il s'appelle Claude. Il était avec nous le jour de l'entrevue. «Miguasha est mon demi-frère...»

Entre-temps, en 1946, à 35 ans, René a hérité d'une charge de cours en paléontologie, remplaçant au pied levé un enseignant tombé gravement malade. En 1965, il devient conservateur de la collection géologique de l'Université Laval, il va occuper le poste jusqu'à sa retraite, en 1979.

Pas mal, pour un décrocheur.

En fait, le seul diplôme que René a obtenu, c'est son certificat d'instruction religieuse, pour avoir bien appris son catéchisme, en 1926. Il avait 11 ans. Il est accroché au mur de son appartement, avec les autres reconnaissances qu'il a eues, entre autres de l'Université Laval et de Patrimoine Canada.

René aura 100 ans demain.

Quand je lui fais remarquer qu'il est particulièrement en forme pour son âge, il me pointe sa tête avec son index. Le cerveau, madame, faut faire fonctionner le cerveau. Le sien fonctionne à plein régime. Et son corps n'est pas en reste. «Je prends une grande marche avec mon compagnon, ma canne, il n'y a rien qui presse. Et je dis au plancher : "Ne t'approche pas de moi!"»

Il a dit la même chose à la mort il y a un siècle. «Je suis né sur la rue Saint-Jean, en face du cimetière St. Matthew. La première chose que j'ai vue en ouvrant les yeux, c'est la mort... Je lui ai dit de s'en aller, et elle n'est jamais revenue!»

Il n'est pas pressé de la voir revenir, il a encore des projets. Il écrit chaque jour, il se fait à manger, il aime bien les oeufs et le bacon pour déjeuner. Il participe à toutes, toutes les activités du Manoir Manrèse où il habite depuis plus de 20 ans. Il n'est pas souvent chez lui, il faut se lever tôt pour l'attraper.

Il se souvient de sa vie avec force détails. Il se rappelle le jour où il a touché l'avion de Lindbergh, l'époque où le maire Grégoire a enlevé deux des cinq boules des lampadaires pour économiser l'électricité, le moment où on a enlevé les trottoirs en bois dans la rue Sainte-Claire. «Nos parents nous avaient dit que le purgatoire était en dessous des trottoirs, on avait peur de voir des âmes s'échapper...»

Il se souvient aussi de l'allumeur de réverbères, qui passait soirs et matins.

Il se souvient surtout d'où il est parti, et de toutes ces années passées à l'école où on lui disait qu'il n'irait nulle part.

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