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(Québec) J'ai vu ce film il y a une dizaine d'années, je l'avais loué un peu par hasard au club vidéo, Thank You for Smoking raconte l'histoire d'un lobbyiste qui a pour mission de torpiller une campagne antitabac.

C'est une comédie où on rit jaune comme des doigts de gros fumeur.

Le gars va même dans la classe de son fils de 12 ans pour parler de son boulot, et accessoirement faire la promotion des cigarettes, pour dire que ce n'est pas si pire que ça, que fumer est un choix personnel.

Un élève lève la main :

- Ma mère me dit que la cigarette, ce n'est pas bon pour la santé.

Le lobbyiste réplique :

- Elle te dit la même chose pour le chocolat et tu en manges, non?

La réalité est au moins aussi tordue, Pierre Croteau en sait quelque chose, il a été embauché comme blogueur pour suivre le recours collectif intenté au nom d'un million de Québécois contre les trois plus gros cigarettiers, JTI-Macdonald, Imperial Tobacco et Rothmans, Benson and Hedges.

La poursuite allègue que, depuis au moins 50 ans, les compagnies jouent avec la santé des gens. Qu'ils en ont tué, en sachant qu'ils les tuaient.

Il y a eu 253 jours d'audience, de mars 2012 à décembre 2014. «C'est comme l'équivalent des mégaprocès, mais appliqué à un recours collectif, au civil. C'est beaucoup plus gros que le procès des motards, il y a eu plus de preuve, plus de témoins, de documents déposés.» Mais à peu près personne dans la salle.

C'était en même temps que la commission Charbonneau.

L'écrasante majorité du temps, il n'y avait dans la salle d'audience que Pierre et Cynthia Callard, embauchés par l'Association pour la santé publique du Québec pour bloguer, lui en français, elle en anglais.

«Le juge [Brian Riordan], au tout début, a demandé aux parties de faire preuve de collaboration, parce qu'ils s'embarquaient dans un long processus. Il a dit : "On est dans un sous-marin."» Sans Pierre, Cynthia et quelques journalistes, ce qui s'est passé dans le sous-marin y serait resté.

Qu'est-ce qui s'est dit dans le sous-marin? Plein de choses. On a appris qu'en 1980, Imperial Tobacco a écrit à l'aluminerie Alcan pour lui indiquer que c'était une très mauvaise idée d'encourager ses employés à arrêter de fumer. Imperial Tobacco a fait deux mises en garde à Alcan.

Que des employés qui arrêtent de fumer peuvent être plus irritables, moins productifs, plus stressés et plus sujets aux accidents de travail. Qu'ils seraient donc plus judicieux de les encourager à se tourner vers les cigarettes à plus faible teneur en nicotine et en goudron.

Qu'Imperial Tobacco pourrait s'approvisionner ailleurs en aluminium.

L'histoire ne dit pas si Alcan a cessé d'encourager ses employés à arrêter de fumer, mais on sait que, dans ces années-là, le Québec songeait à légiférer pour encadrer l'usage de la cigarette. Et on sait que le gouvernement n'en a rien fait, du moins jusqu'en 1998, quand Jean Rochon a fait adopter une première loi antitabac.

Le recours collectif dont je vous parle a été demandé cette année-là, il a été autorisé en 2005. Ça fait 17 ans que les cigarettiers essayent de gagner du temps.

Pierre a beaucoup appris. «Ça m'a permis de voir comment ça marche un bon lobby. Dans les années 80, ils ont créé un groupe de façade, la Société pour la liberté des fumeurs, pour contrer l'idée que la cigarette causait une dépendance.» L'idée venait du même type qui a envoyé la lettre à Alcan.

Il est encore meilleur que le gars dans le film.

Pierre a pu voir la machine de guerre des cigarettiers, les moyens colossaux qu'ils ont déployés pour se défendre, en embauchant les meilleurs avocats, en faisant venir des experts des quatre coins du monde parce qu'ils n'en ont pas trouvés ici pour venir dire que la cigarette est un moindre mal.

Qu'il suffit de vouloir arrêter pour le faire.

Un des rares experts québécois qui a plaidé pour eux, c'est l'historien Jacques Lacoursière, qui a épluché les journaux de l'époque pour y recenser les articles sur les dangers du tabac. Il venait appuyer la thèse de la défense, les fumeurs savaient dans quelle galère ils s'embarquaient. Il n'a pas parlé de la propagande des fabricants de tabac, à grand renfort de publicité.

Ce n'était pas dans son mandat.

Le juge devrait rendre son verdict d'ici la fin de l'année. «Si les compagnies perdent leur cause, ce sera parce que leur cause n'est pas défendable. Ils ont mis les meilleurs avocats, ils ont eu l'écoute du juge pendant 253 jours.»

Chaque jour en moyenne, 57 Canadiens meurent du cancer du poumon, la cigarette est en cause dans 85 % des cas. En 253 jours donc, pendant que les cigarettiers tentaient de convaincre le juge qu'ils n'ont rien à voir là-dedans, plus de 10 000 personnes sont mortes. Juste pour le cancer du poumon.

Si on extrapole sur 17 ans, ça fait 300 000 personnes qui ne sauront pas ce que le juge Riordan a décidé.

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