Le secret de la tortue

Anne-Marie Dussault, 13 ans, entourée de sa mère,... (Le Soleil, Erick Labbé)

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Anne-Marie Dussault, 13 ans, entourée de sa mère, Valérie Fournier et de sa soeur Léa, est dans une classe spéciale. Elle a appris à vivre avec ses différences et s'améliore constamment.

Le Soleil, Erick Labbé

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(Québec) En première année, Anne-Marie Dussault ne comprenait pas grand-chose. En fait, elle ne comprenait qu'une seule chose, elle n'était pas «normale».

Elle en arrachait pour tout, et ça ne donnait rien, à part des railleries dont les enfants ont le secret. «Tout le monde avait tout le temps des "bien" et moi, ben, je rushais et je n'avais jamais des "bien".»

Ses copies étaient mitraillées d'encre rouge.

Sa mère avait beau lui répéter qu'elle était une championne, qu'elle allait finir par réussir à force de persévérer, Anne-Marie n'y arrivait pas. «J'étais poche. Les autres comparaient toujours leurs notes, et moi, je cachais ma feuille en dessous de mon bureau.» Elle ne dormait pas la nuit avant un «quiz» ou un cours d'anglais.

Trop stressée, à six ans.

Elle ne levait jamais la main pour répondre à une question, elle savait qu'elle aurait la mauvaise réponse. «Il fallait faire du calcul rapide à haute voix, chacun notre tour...» Elle se plantait à tout coup.

Elle a doublé sa première année, est passée par défaut en deuxième année parce qu'elle ne pouvait pas faire une troisième fois sa première année. Pendant ce temps-là, sa mère cherchait à savoir ce qui n'allait pas. «Elle avait un plan d'intervention depuis la maternelle, mais on ne savait pas ce qu'elle avait.»

Tout ce temps-là, l'école la maintenait dans une classe ordinaire, il paraît que c'est bon pour l'estime.

Anne-Marie avait 11 ans quand le fameux diagnostic est tombé : troubles du langage, dyscalculie et troubles de mémoire. Elle est dans le 0,1 % percentile de mémoire pour son âge. Autrement dit, 99,9 % des élèves ont plus de mémoire qu'elle.

Un exemple : avant le diagnostic, elle a perdu un crayon, elle perd souvent ses crayons, la professeure était tannée qu'elle perde ses affaires. «Elle a pris mon bureau, l'a viré à l'envers et l'a vidé par terre»...

Pas très bon pour l'estime, mettons.

Après le diagnostic, Anne-Marie s'est retrouvée dans une classe spéciale, une classe «langage». Elle a recommencé à lever la main quand le prof pose une question. «On est tous pareils... Je vois que je m'améliore, je ne pédale plus dans le vide.» Ça fait deux ans, elle est rendue en troisième année en mathématiques et en quatrième année en français. Elle, qui n'était pas capable de lire une phrase complète quand elle est arrivée, lit maintenant des romans.

Elle écrit des textes, elle n'avait jamais fait ça avant.

Son enseignante, Mélanie Théberge, m'a envoyé un texte qu'elle a écrit la semaine passée, ça s'appelle «Histoire de ma vie», ça commence par «Par où commencer?» Elle parle de son diagnostic. «Quand j'ai su que je n'étais pas comme les autres, dans mon coeur, ça m'a fait mal, personne ne veut être dans une autre catégorie.»

Elle a établi cinq catégories d'élèves. «La première catégorie, les personnes normales, la deuxième, les personnes qui se pensent plus hautes que les autres, la troisième, les personnes sportives et cool, la quatrième, les intelligents et la cinquième, les personnes en difficulté scolaire, comme moi. Qui voudrait être dans la cinquième? Moi. Parce que j'ai appris à voir mes différences.»

Il n'y a aucune faute.

La beauté de l'affaire, quand on se trouve dans la catégorie des différents, c'est que, pour une fois, on est comme les autres. Des derniers qui peuvent aspirer à être premiers. «Il y a des personnes comme moi. Nous, on travaille plus fort que la normale. Si je veux avoir mon permis de scooter, je vais faire plus d'efforts qu'une personne normale, mais je vais être sûrement plus contente parce que j'ai travaillé fort à comparer d'une autre personne qui a réussi en claquant des doigts. :)»

Judy, qui est dans la même classe qu'Anne-Marie, a eu son permis de scooter.

Anne-Marie ne retournerait jamais dans une classe ordinaire. «J'ai eu de l'intimidation par des élèves et même par une prof [celle qui a vidé son pupitre], ça m'a fait des blessures, mais j'ai surmonté ça. Avec la mère extraordinaire que j'ai, j'ai su me relever. J'ai une vie particulièrement difficile, mais je l'aime.»

À la fin de l'histoire de sa vie, Anne-Marie répond à une question à mille piastres : «Comment s'aimer soi-même quand on est différent?» Arrêter de regarder les gens autour. «Le plus difficile, c'est de se faire confiance, de foncer [...]. Et surtout, arrêter de se comparer. Je sais de quoi je parle. Je me comparais tout le temps aux autres et j'ai appris à ne plus le faire. Si on se compare, on n'avancera pas dans la vie!»

C'est le secret de la tortue dans Le lièvre et la tortue de La Fontaine :

«Elle part, elle s'évertue;

Elle se hâte avec lenteur.»

La mère d'Anne-Marie, Valérie, l'appelle toujours sa championne. «Je l'appelle comme ça depuis qu'elle est toute petite et avant, elle me répondait toujours : "Non, maman, je ne suis pas une championne, je suis poche." Et cette année, pour la première fois, elle m'a dit : "Tu as raison, maman, je suis une championne"...»

Comme la tortue qui bombe le torse en coiffant le lièvre au fil d'arrivée.

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