Les confessions d'un crucifix

Le crucifix est de retour à l'entrée de... (Le Soleil, Pascal Ratthé)

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Le crucifix est de retour à l'entrée de l'Hôpital du Saint-Sacrement, à Québec, à l'endroit où il avait été retiré il y a quelques jours.

Le Soleil, Pascal Ratthé

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(Québec) CHRONIQUE / Ça y est! J'ai retrouvé ma place sur le mur de l'Hôpital du Saint-Sacrement, à Québec. Mais je n'arrive toujours pas à expliquer par quel prodige 13 000 personnes ont signé une pétition exigeant mon retour, alors qu'ils ne lèvent pas le petit doigt pour empêcher la destruction du presbytère centenaire de L'Ancienne-Lorette.

Pourquoi je deviens un symbole de l'identité québécoise menacée, et pas les nombreuses vieilles églises qu'on démolit? Oui, pourquoi moi, et pas les millions d'objets historiques de la ville de Québec que le gouvernement fédéral s'apprête à transférer à Gatineau?

Comprenne qui pourra. Mercredi, même le premier ministre Philippe Couillard m'a défendu. «La protection du Patrimoine du Québec, c'est important», a-t-il marmonné. Bon. D'accord. Je vous le concède. Il a dit cela avec autant de joie que s'il avait expliqué : «cinq ratons laveurs sont entrés dans mon camp de chasse, ils ont badigeonné les murs d'huile à moteur, ils se sont essuyé les pattes avec mon pyjama préféré, celui de gros lapin rose avec des oreilles, ils ont mangé toutes mes guimauves, et je dois y retourner d'urgence pour leur administrer une bonne correction.»

En bon politicien, M. Couillard sait qu'un beau geste en faveur du patrimoine ne rapporte guère plus de votes qu'une conférence sur les codes du bâtiment byzantin du Ve siècle, prononcée en copte ancien. Sauf lorsqu'il s'agit de voler au secours d'un crucifix, bien entendu. Dans ce cas, même M. Couillard peut se transformer en chevalier de l'identité québécoise blessée. Il s'en tient alors à la première règle d'or du politicien, qui stipule que lorsqu'on se trouve au fond d'un trou, il faut arrêter de creuser et cesser de commander des pelles.

***

Du calme. Je ne suis qu'un crucifix troublé. Est-ce ma faute si le Québec est parfois difficile à suivre? D'un côté, les trois quarts des citoyens mettent rarement les pieds dans une église ou un lieu de culte. La plupart vivent leur foi de manière très discrète. En privé. Mais d'un autre côté, le Québec n'a jamais autant parlé de religion. Ça frise l'obsession. Comme si personne ne pouvait s'empêcher de souffler sur les mêmes braises.

Depuis 10 ans, combien de salive gaspillée sur le code de vie d'Hérouxville? La prière au conseil municipal de Saguenay? Les petits calculs politiques minables? Combien de maux de tête pour aboutir au rapport de la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, plus ou moins tabletté?

Pour ou contre la Kippa par le Bonhomme Carnaval? Le port simultané du burkini et de la barbe? La cueillette des fraises dans un bénitier, avec des gants de boxe?

Blague à part, en 2015, le gouvernement du Québec avait accouché d'un projet de loi interdisant de se moquer des religions! Le gouvernement a reculé au dernier moment, tel un somnambule qui se réveille soudain, en se demandant pourquoi il est déguisé en joueur de hockey des défunts Whalers de Hartford, tout en haut d'une grue géante, elle-même installée au sommet d'un gratte-ciel.

Même moi, un crucifix accroché au mur, je n'en demandais pas tant! Il y a même des jours où je me retiens pour ne pas hurler : "Décrochez-moi, s'il le faut! Rangez-moi dans un placard, à la rigueur! Mais arrêtez d'en parler, qu'on en finisse! " Après tout, on dit que Jeanne D'Arc n'a pas sauvé la France en étant guerrière, mais en étant combustible.

***

Ouf. J'ai le dos en compote. Être cloué sur un mur, à longueur d'année, c'est pas de la tarte. Ma posture n'est pas très ergonomique, à ce qu'il paraît.

Faudrait que j'essaye des exercices d'étirement. Du yoga, peut-être? Mais j'hésite. Est-ce qu'il s'agirait d'une demande d'accommodement raisonnable ou de laïcité ouverte? À moins qu'il ne s'agisse d'identité inclusive?

Ne croyez pas que je veux me plaindre. Ça, non! D'ailleurs, je n'envie pas le sort de mon illustre collègue, le crucifix de l'Assemblée nationale. Une vraie vedette. Le chouchou des grenouilles de bénitier. Toujours à faire les manchettes.

Vous savez quoi? Même lui, il finit par se lasser de voir le Québec tourner en rond. Et pas seulement en matière de religion. L'autre jour, il m'a fait parvenir des statistiques sur la durée moyenne du temps d'attente dans les urgences. Une autre obsession nationale. Des années de psychodrames, de réformes, de scandales et de promesses électorales. Pour quels résultats? En 2005, l'attente était de 16 heures, en moyenne. Onze ans plus tard, en 2016, elle se situait autour de 15 heures.

Une heure de moins. Tout ça pour ça?

Comment ils disent, déjà? Au Québec, l'optimiste est un pessimiste qui fait bien semblant. Et pour éviter les embûches, il peut s'en remettre à la seconde règle d'or du politicien, qui stipule que la meilleure façon de récolter une ovation debout, c'est encore de retirer toutes les chaises de la salle.




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