La revanche de «Monsieur Nobody»

Aujourd'hui, la victoire de l'ancien «Monsieur Nobody» François... (AP, Christophe Ena)

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Aujourd'hui, la victoire de l'ancien «Monsieur Nobody» François Fillon réécrit complètement le scénario de l'élection présidentielle française. Alain Juppé (à l'arrière), le chouchou des médias et des sondages, est éliminé. Nicolas Sarkozy se retire de la vie politique, mis hors-jeu par celui-là même qu'il traitait de «pauvre type».

AP, Christophe Ena

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(Québec) CHRONIQUE / Le nouveau champion de la droite française, François Fillon, 62 ans, revient de loin. Il y a trois semaines, personne n'accordait la moindre chance à celui que ses adversaires surnommaient «Monsieur Nobody» ou «Droopy le chien», en hommage au chien endormi des dessins animés Bugs Bunny.

François Fillon, c'est d'abord le souffre-douleur de l'ancien président Nicolas Sarkozy. La carpette sur laquelle le «patron» s'essuyait les pieds. Le malheureux premier ministre qui subissait les colères et les insultes du président, de 2007 à 2012. Un jour, à la sortie d'une réunion, Sarkozy avait expliqué à ses ministres qu'il était inutile d'informer Fillon des décisions qui avaient été prises. «Ce n'est pas la peine de lui en parler; ça ne sert à rien, puisqu'il ne sert à rien.» (1)

Un autre incident résume le martyr politique de François Fillon. En 2007, il avait osé se décrire comme un premier ministre «à la tête d'un état en faillite». La colère présidentielle avait été terrible. «Pour qui se prend-il?» aurait hurlé Sarkozy. À la rigueur, le président pardonnait l'allusion à la «faillite». Mais de quel droit un premier ministre se croyait-il «à la tête» de la France? Qu'on se le dise, le président protégeait son territoire comme un pitbull défendant sa réserve d'os remplis de moelle.

Dans les circonstances, la défaite de Nicolas Sarkozy sonne comme une délivrance pour son premier ministre, en 2012. Éreinté, épuisé, Fillon est en lambeaux. On raconte qu'il arrive à peine à marcher. Politiquement, plusieurs le considèrent aussi attrayant qu'un poisson mort, flottant le ventre en l'air, dans une mare nauséabonde. Mais il n'en a pas fini avec la haine de Sarkozy. Périodiquement, l'ancien président lui décochera encore des flèches venimeuses. Comme cette phrase digne d'un tueur à gages: «Fillon, je le veux à terre et sans oxygène.» (1)

Quand François Fillon annonce sa candidature à la primaire de la droite, en mai 2013, même ses fidèles ne croient pas à sa résurrection politique. Sa porte-parole, la députée Valérie Boyer, précise qu'elle agit seulement «par sentiment du devoir». Elle craint les représailles des adversaires de Fillon. «Ils vont me couper en rondelles et saler mes morceaux», confie-t-elle à L'Express

Pour Fillon, le temps n'arrangera guère les choses. Trois ans plus tard, à quelques mois du premier tour de la primaire, il arrive encore en quatrième place, loin derrière Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, le favori. Grand seigneur, ce dernier doit songer aux prix de consolation qu'il va offrir à ses rivaux. La présidence de l'Assemblée nationale? Les Affaires étrangères? La niche plaquée d'or au fond de la plus petite cour du palais de l'Élysée?

Alain Juppé se voit déjà comme le candidat de la droite à l'élection présidentielle. Monsieur parle comme le futur président de la République. Il mène une campagne archi-prudente, que ses détracteurs comparent à une «tisane» juste avant l'heure du dodo. «Je suis violemment modéré», peut-il déclarer sans rire.

Pendant ce temps, la campagne Fillon échappe aux écrans radars. Le candidat promet un «choc». Il répète que le pays est «au bord de la révolte». Il se présente comme le candidat de la «rupture», même s'il fait de la politique depuis 40 ans. «Je trace mon sillon patiemment», assure-t-il aux journalistes qui bâillent aux corneilles. 

François Fillon n'a rien d'un tribun enflammé. On dit que ses discours dégagent autant de chaleur qu'un grille-pain durant une panne d'électricité. Mais il comprend mieux que les autres qu'il faut d'abord viser les électeurs de droite. Un groupe souvent nostalgique de la France de grand-papa.

Pour plaire à sa clientèle, il rappelle sa foi catholique. Il évoque la gloire du général de Gaulle. Il chante les louanges de l'ancienne première ministre britannique Margaret Thatcher. Même sa stratégie électorale possède un côté rétro. Son organisation ne mise pas beaucoup sur les réseaux sociaux. Elle distribue plutôt son journal de campagne, tiré à 1,5 million d'exemplaires, dans les boîtes aux lettres des électeurs.

Explication du directeur de la campagne, Patrick Stefanini, au journal Le Monde. «Cela permet aux gens - notamment les retraités - d'avoir le temps de lire le programme tranquillement chez eux.»

Les meneurs de la course, Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, se pourfendent mutuellement. Ils épargnent François Fillon, jugé inoffensif. Ils vont le payer très cher. 

Aujourd'hui, la victoire de l'ancien M. Nobody réécrit complètement le scénario de l'élection présidentielle française. Alain Juppé, le chouchou des médias et des sondages, est éliminé. Nicolas Sarkozy se retire de la vie politique, mis hors-jeu par celui-là même qu'il traitait de «pauvre type». Bref, c'est au tour de François Fillon, de s'écrier: «En politique, on n'est jamais fini. Regardez-moi!»

À la dernière heure, les adversaires de Fillon ont organisé une riposte. Juste avant de sombrer, le Titanic Juppé a dénoncé la «brutalité» de son programme économique. D'autres ont remis en question le réalisme de sa promesse de supprimer 500 000 fonctionnaires, soit 10% des effectifs de la fonction publique. Sans oublier sa manie de répéter que Voltaire et Rousseau ne sont plus enseignés à l'école française, ce qui est archifaux.

Trop peu, trop tard.

À ce bilan provisoire, il convient d'ajouter une autre victime collatérale: l'institut de sondage. Il y a trois semaines, les sondages ne voyaient rien venir, à une exception près. Mais ça devient une habitude, après la victoire du Brexit en Grande-Bretagne et l'élection de Donald Trump aux États-Unis. Pour reprendre l'expression consacrée: «Ne dites surtout pas à ma mère que je suis sondeur, elle pense que je suis pianiste dans un bordel.»

«La suite risque d'être moins amusante,» conclut Le Canard Enchaîné, qui semble déjà redouter un duel entre François Fillon et la chef du Front national, Marine Le Pen. Mais en attendant, l'hebdomadaire se moque du style un peu éteignoir de François Fillon. Dans sa dernière édition, une caricature montre le candidat en grande conversation avec un conseiller, juste avant le dernier débat de la primaire. «La droite veut un dur, souffle le conseiller. [Pour ce] dernier débat, sois encore moins souriant que lors des précédents.»

(1) Duhamel Patrice et Santamaria Jacques, Les Flingueurs, Anthologie des cruautés politiques, Paris, Plon, 2014.

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