Voyage au pays du désespoir

Des partisans de Clinton à un rassemblement démocrate.... (AP)

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Des partisans de Clinton à un rassemblement démocrate.

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(Virginie-Occidentale) CHRONIQUE / La Virginie-Occidentale agonise. Qui est coupable? La pauvreté, qui touche le quart des enfants? Le déclin du charbon? L'incompétence politique? Au pays du désespoir, 47 % des adultes n'ont pas d'emploi ou d'occupation. Et même l'espérance de vie est plus basse qu'ailleurs. À quelques jours du scrutin présidentiel aux États-Unis, voyage au coeur d'un État en détresse, au coeur des Appalaches.

La Virginie-Occidentale est peut-être morte, mais ses politiciens s'agitent encore autour du cadavre chaud. Leurs exploits loufoques inspirent les humoristes, à la grandeur des États-Unis. Du genre: quelle est la dernière prouesse des élus bizarres de ce petit État des Appalaches? Ont-ils excommunié un castor? Ont-ils bu les réserves de lave-glace?

Blague à part, le Congrès de la Virginie-Occidentale a VRAIMENT décrété «une journée de prière» pour sauver le charbon. Et un élu du Congrès, un certain Michael Folk, a VRAIMENT suggéré «de pendre Hillary Clinton à un monument de Washington, pour haute trahison». Du grand chic. «Jadis, il y avait toujours un État pire que nous. Disons le Missouri. Mais on ne peut même plus dire ça. Ça fait mal», m'a confié un élu de Charleston, la capitale, en me faisant jurer de ne pas publier son nom.

Le grand virage

Avant d'aller plus loin, un retour en arrière s'impose.

Pendant des décennies, la Virginie-Occidentale était considérée comme la créature du Parti démocrate. Pour rigoler, on disait que c'est elle qui avait servi de modèle pour l'âne, le symbole du parti. Difficile à croire, mais les démocrates ont détenu la majorité à la Chambre des représentants - l'équivalent de notre Assemblée nationale - de 1930 à 2014! En comparaison de cela, la Grande Noirceur de Maurice Duplessis n'aura duré qu'un battement de cils.

Tout cela s'est terminé abruptement. En l'espace de 10 ans, la Virginie-Occidentale est devenue l'un des États les plus républicains des États-Unis. Nous y reviendrons plus loin. Pour l'instant, il suffit de préciser que le républicain local n'est pas un spécimen comme les autres. Plutôt un dur de dur, qui ferait passer Maxime Bernier pour un dangereux communiste!

Une maison typique de Charleston, en Virginie occidentale,... (Le Soleil, Jean-Simon Gagné) - image 2.0

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Une maison typique de Charleston, en Virginie occidentale, avec un drapeau de Trump. En l'espace de 10 ans, la Virginie-Occidentale est devenue l'un des États les plus républicains des États-Unis

Le Soleil, Jean-Simon Gagné

Le meilleur du pire

Vous croyez que j'exagère? Alors, résumons la situation. La Virginie-Occidentale se trouve au bord de la banqueroute, notamment à cause de la baisse des revenus tirés des exploitations de charbon. Des milliers de mineurs retraités risquent de perdre leur pension. Le quart des ponts devront être reconstruits. L'État occupe l'avant-dernier rang pour la pauvreté, le chômage et la qualité de vie.

Et que font les élus de la nouvelle majorité républicaine?

Réponse : ils trouvent le temps de légiférer pour permettre la possession d'armes à feu, sans restriction, sans permis et sans vérification des antécédents criminels. Ils autorisent les commerçants à refuser la clientèle homosexuelle. Ils tentent d'empêcher les enseignants de sciences de parler du rôle du charbon dans les changements climatiques.

Les plus agités du bocal ont même pondu un règlement qui oblige les transgenres à fréquenter les salles de toilette correspondant à leur sexe biologique. Oui, vous avez bien lu : ils veulent réglementer la fréquentation des toilettes par les transgenres en Virginie-Occidentale! Plus pertinent, tu insistes pour réglementer la chasse à la girafe sur les plaines d'Abraham.

En signe de dérision, le journal Gazette-Mail, de Charleston, a proclamé que la dernière session parlementaire avait été «la pire de l'histoire de la Virginie-Occidentale». Un exploit dans un État où les élus ont longtemps été classés quelque part entre les coquerelles et la bactérie responsable de la peste bubonique!

Villages fantômes

Pendant que les élus de Charleston se chamaillent pour savoir s'il existe un troisième sexe, l'État agonise. À l'extrême sud, le comté de McDowell a pratiquement cessé d'exister, avec des milliers de bâtiments à l'abandon. Fermeture des mines. Inondations. Chômage chronique. Le comté a perdu 80 % de sa population depuis les années 50. Et la moitié des 20 000 habitants qui restent ont recours aux banques alimentaires.

Immeuble abandonné près de Oak Hill, en Virginie... (Le Soleil, Jean-Simon Gagné) - image 3.0

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Immeuble abandonné près de Oak Hill, en Virginie Occidentale

Le Soleil, Jean-Simon Gagné

Des dizaines de futurs Val-Jalbert, à quelques heures de route de Washington.

Vous aimez la solitude, les collines bucoliques et les édifices vides? Vous raffolerez du sud de la Virginie-Occidentale. À plusieurs endroits, on dirait que la vie s'est arrêtée. «Ici, c'est l'Halloween toute l'année», m'a lancé une vieille dame, avant de disparaître dans une église abandonnée. Le village le plus proche s'appelle Prosperity (Prospérité). À voir l'état des lieux, on pouvait croire à une mauvaise plaisanterie. «Ici, peu importe l'endroit, vous n'êtes jamais très loin du milieu de nulle part», a constaté un écrivain. Mais qui a envie de rire?

Le comble de l'absurde est atteint à Thurmond, un village ferroviaire abandonné du comté de Raleigh. Depuis des années, le service des parcs nationaux rénove quelques édifices. Le résultat est magnifique. Vous tombez sous le charme, jusqu'à ce que la réalité vous frappe comme un train. Le village fantôme est désormais en meilleur état que plusieurs villages encore habités dans la région!

Rancune tenace

Sur le terrain, la rancune à l'endroit du Parti démocrate est palpable. À tort ou à raison, on l'accuse d'avoir accéléré la déroute du charbon, à coups de politiques environnementales. Un chiffre résume le désastre. Au faîte de sa gloire, le syndicat des mineurs, le United Mine Workers of America, comptait 800 000 membres dans la région des Appalaches, principalement en Virginie-Occidentale. Ils n'y sont plus que 20 000, si vous comptez très généreusement...

Les organisations syndicales ont été terrassées par une loi qui permet aux travailleurs de ne plus adhérer au syndicat de leur entreprise. Mais le Parti démocrate n'est guère mieux loti. Le long des routes, les affiches d'Hillary Clinton sont plus rares que des bonbons chez les dentistes. Pour garder une chance d'être élu, le candidat démocrate au poste de gouverneur, Jim Justice, a juré qu'il ne votera pas pour Hillary Clinton!

«Je vais te donner la main si tu jures de ne pas voter pour Hillary Clinton», m'a dit Roger, un cheminot qui travaille dans une gare de triage du charbon, au sud de Charleston. Tom, le contremaître, a insisté pour résumer la colère d'un monde ouvrier en voie de disparition.

  1. «Avant, on pouvait avoir des emplois avec des salaires raisonnables.»
  2. «Maintenant, nos gouvernements préfèrent envoyer le travail à l'étranger.»
  3. «Charité bien ordonnée commence par soi-même.»

Tom et Roger se fichent des politiciens en général. Le duo espère seulement une victoire de Donald Trump, qui s'est aventuré à promettre le retour en grâce du charbon. Ils ne sont pas seuls. À la mi-septembre, un sondage donnait 32 % d'avance au candidat républicain. La seule mention du nom «Obama» produit sur eux le même effet que lorsque vous faites grincer vos ongles sur un tableau.

Le vote d'un mort compte!

Il n'empêche. En matière de politique, il serait injuste d'affirmer que la Virginie-Occidentale ne fait pas de progrès. Ici, la fraude électorale a longtemps constitué un sport national, avec des caïds de la magouille qui se faisaient appeler «Monsieur Sourire», la «Marmotte» ou le «Bureau de crédit».

Les historiens locaux se disputent pour savoir combien de millions de dollars la famille Kennedy a déversés sur l'État, au cours de la campagne de 1960. Devenu président, John F. Kennedy préférait en rire : «Je viens de recevoir un télégramme de mon généreux papa, disait-il. "Mon cher fils, écrit-il. N'achète pas un vote de plus que le strict nécessaire. Je veux bien t'aider à gagner l'élection. Mais je trouve inutile de payer pour un balayage."»

En 2004, selon le Procureur du sud de l'État, un vote se vendait encore 15 ou 20 $. Cette année-là, dans le comté de Lincoln, on dénombrait 18 580 électeurs inscrits sur la liste électorale. Un comble, puisqu'on recensait 16 899 citoyens en âge de voter! Les autres étaient des morts ou des citoyens déménagés depuis longtemps, qui réapparaissaient miraculeusement.

À la blague, on disait qu'un bon citoyen dépose son bulletin de vote dans l'urne à chaque élection, jusqu'à sa mort. Après, quelqu'un d'autre s'en charge pour lui.

Jusqu'où aller trop loin

Aujourd'hui, l'achat de votes appartient à un folklore révolu. C'est le financement politique qui menace d'échapper à tout contrôle. «Les groupes extérieurs dépensent autant que les candidats [et les partis]», explique Julie Archer, de la coalition Citizens for Clean Elections, une sorte de chien de garde du processus électoral. «On ne sait pas toujours qui se cache derrière ses organisations. Ni d'où provient l'argent.»

Ces jours-ci, la coalition s'inquiète des tentatives pour compliquer l'exercice du droit de vote. «Historiquement, ces mesures ont tendance à intimider les minorités, poursuit Julie Archer. Elles provoquent une baisse de la participation, en particulier chez les Noirs, les Latinos et même les étudiants.»

Il est vrai qu'en matière de participation électorale, la Virginie-Occidentale ne peut pas descendre beaucoup plus bas. En 2014, aux élections de mi-mandat, à peine 31,2 % des électeurs ont exercé leur droit de vote. Comme si la grande majorité avait cessé d'y croire.

La loi de la gravité

Qui a tué la Virginie-Occidentale? Allez savoir. On constate seulement que l'ancienne créature démocrate est méconnaissable. À Charleston, une radio populaire refuse même de diffuser certaines publicités des syndicats, «pour des raisons idéologiques».

Paysage électoral typique... (Le Soleil, Jean-Simon Gagné) - image 4.0

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Paysage électoral typique

Le Soleil, Jean-Simon Gagné

Qui sait? Avant de pousser leur avantage trop loin, les nouveaux maîtres de la Virginie-Occidentale devraient peut-être méditer sur la chute récente d'un baron du charbon, accusé d'avoir contourné les règles de sécurité. Sa négligence a fini par provoquer un accident ayant coûté la vie à 29 mineurs, en 2010.

«Il croyait s'être acheté toutes les lois, disent les gens d'ici. Il avait seulement oublié la loi de la gravité.»

Vu

À vendre, près de l'aéroport, deux silhouettes grandeur nature d'Hillary Clinton et de Donald Trump. Prix de vente : 44,99 $ pour le duo. J'ai demandé au vendeur pourquoi il vendait les deux silhouettes ensemble. Un signe d'apaisement? Un appel à la réconciliation? «Jamais de la vie, m'a-t-il répondu. Si je ne les vends pas ensemble, je n'arrive pas à me débarrasser de Clinton.»

Lu

Les exploits d'un ancien shérif du comté de Logan. À la veille des élections, Monsieur se faisait fabriquer de faux mandats d'arrêt pour éloigner les directeurs d'élections susceptibles d'empêcher la fraude électorale. Les malheureux se faisaient cueillir par des policiers au petit matin. Ils étaient ensuite libérés «faute de preuve» en fin de soirée, quand tout était terminé.

Entendu

Une publicité républicaine dans laquelle on entend Hillary Clinton promettre de «mettre à pied beaucoup de mineurs et [de] fermer beaucoup de mines de charbon». L'effet est dévastateur, mais il s'agit d'un montage un tantinet malhonnête. Il manque la première partie de l'exposé, dans laquelle la démocrate affirmait que c'est ce qui arrivera «si on ne fait rien...»

En chiffres

Population

• En 2015 :1,84 million

• En 1950 : 2,02 millions

Salaire moyen (2014)

• Virginie-Occidentale : 23 237 $US

• États-Unis : 28 555 $US

Espérance de vie (2015)

• Virginie-Occidentale : 75 ans et 3 mois

• États-Unis : 78 ans et 9 mois

• Hawaii : 81 ans et 3 mois

Population blanche (2015)

• Virginie-Occidentale : 93,6 %

• États-Unis : 77,1 %

Source : United States Census Bureau

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