Choisissez votre salopard

L'ancien premier ministre canadien John A. Macdonald a notamment... (Photothèque Le Soleil)

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L'ancien premier ministre canadien John A. Macdonald a notamment été plongé dans la pire affaire de corruption de l'histoire canadienne, le scandale du Pacifique.

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(Québec) CHRONIQUE / En l'espace de 48 heures, le nom de Claude Jutra a été rayé de la carte. Une vraie liquidation. Les rues, les parcs, les prix du cinéma, tout doit être rebaptisé. Personne ne veut être soupçonné de nourrir la moindre sympathie envers un pédophile.

Fort bien. Mais entre nous, ce ne sont pas les noms de salopards qui manquent dans le paysage. Vous avez l'embarras du choix. Songeons au général Monckton (Moncton), l'un des responsables de la déportation des Acadiens, qui fit des milliers de victimes. À moins de préférer Lord Amherst, un précurseur de la guerre bactériologique? Monsieur conseillait de refiler des couvertures infectées par la variole aux Amérindiens, «afin d'éradiquer cette race répugnante».

Même chose pour Pie XII, parfois surnommé «le pape d'Hitler», à cause de son silence bienveillant face à l'extermination de millions de Juifs, durant la Seconde Guerre mondiale. Sa «Sainteté» poussait la clairvoyance jusqu'à bénir le régime pro-nazi de Croatie, coupable de massacres d'une sauvagerie inouïe.

Peu importe. Le temps a passé. Quand il n'y a plus de témoins vivants, les salopards deviennent hors limites. Intouchables. Autant se laver les mains dans les chutes du Niagara. À la fin, vous avez les mains propres. Mais à cause des éclaboussures, vous risquez de vous retrouver dans un état pire qu'au début.

Quand l'histoire parle, nous préférons souvent l'écouter avec l'oreille du malheureux peintre Vincent Van Gogh. Sinon, comment expliquer le culte de l'ancien premier ministre John A. Macdonald, dont la tête orne les billets de 10$? N'est-il pas célébré comme un héros, voire comme le père du Canada moderne?

Stop. Attendez. Il doit y avoir erreur. Parlez-vous du premier ministre qui se vantait d'avoir laissé les Amérindiens de l'Ouest mourir de faim, pour libérer le territoire? Du politicien plongé dans la pire affaire de corruption de l'histoire canadienne, le scandale du Pacifique? Est-ce le même raciste qui craignait que les travailleurs chinois mettent en péril «le caractère aryen» du Canada?

Oui, il s'agit bien de ce John A. Macdonald là. Et de bien plus encore. En juin 1866, des commandos nationalistes irlandais ont attaqué le sud de l'Ontario. Paniqués, les habitants ont envoyé des télégrammes d'appel à l'aide frénétique. Pas de chance, Mister Macdonald, alors ministre de la Milice, était trop soûl pour lire les messages!

Peu importe. Ne reculant devant rien, le gouvernement du Canada a placé le grand homme au coeur des fêtes du 150e anniversaire de la Confédération, l'an prochain. Il a aussi instauré la journée sir John A. Macdonald, célébrée chaque année, le 11 janvier. Une occasion de réécrire l'histoire et de prononcer des discours aussi creux que la toux de votre dernière bronchite.

«Je vous invite à en apprendre davantage sur la vie du sir John A. Macdonald et sur sa vision d'un pays qui valorisait la diversité, la démocratie et la liberté», a papoté la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, lors des cérémonies de cette année.

Plus vide que cela, tu sers d'aspirateur. Même que si vous placiez toute la sincérité de ce genre de déclaration sur la tête d'une mouche à fruits, il resterait encore de la place.

«L'histoire, c'est une suite de mensonges avec lesquels nous sommes d'accord», disait Napoléon.

Au fil des ans, le Canada s'est fabriqué de toutes pièces un Macdonald «idéal». Un visionnaire, généralement présenté sous les traits d'un gentil alcoolique, à peine échevelé. Et, surtout, ne vous avisez pas de contredire ce conte de fées. On vous accuserait de juger le passé avec les valeurs de notre époque. Ou pire, de manquer de patriotisme. Le péché suprême.

Tant pis si la célébration de l'ancien premier ministre tourne à la farce. En 2014, l'historien James Daschuk, auteur d'un livre dévastateur sur Macdonald, a remporté le prix... Sir John A. Macdonald, attribué au meilleur essai sur l'histoire canadienne1.

Pour reprendre l'expression consacrée, il apparaît aussi difficile d'imaginer le passé à partir de l'histoire officielle que d'imaginer un bovin à partir de milliers de cubes de bouillon de boeuf déshydraté.

1. Clearing the Plains: Disease, Politics of Starvation, and the Loss of Aboriginal Life, Regina, University of Regina Press, 2013.

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