Les neuf vies de Bachar Al-Assad

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Le 31 mai 2012, des manifestants pendaient une effigie de Bachar Al-Assad.

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Retour sur 2015

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Retour sur 2015

L'année 2015 sous plusieurs angles: en objets, en coups de coeur, en caricatures, en photos, en percées scientifiques et en quiz sportif. »

(Québec) Le président syrien Bachar Al-Assad a neuf vies. Comme un chat. À plusieurs reprises, il semblait perdu. Chaque fois, il a défié les sombres pronostics. Et voilà qu'après des années de guerre, le sort du président apparaît comme le principal obstacle à l'instauration d'un cessez-le-feu en Syrie. Que faire avec un président qu'une partie du monde considère comme un criminel de guerre? Oui, Bachar Al-Assad a neuf vies. Reste à savoir combien il en garde en réserve.

Le fiston de rechange

21 janvier 1994. Sur la route de l'aéroport de Damas, une Porsche roulant à plus de 130 km/h rate un virage. La voiture fait plusieurs tonneaux. Dans la carcasse fumante, on trouve le corps sans vie de Bassel Al-Assad, le fils du président syrien.

Bassel, c'est la grande gueule, le favori que le président Hafez Al-Assad présentait comme son successeur. Du coup, ce dernier rappelle auprès de lui son second fils, Bachar, qui poursuit ses études d'ophtalmologie à Londres, sous un nom d'emprunt.

Pour le jeune homme, rien ne sera plus comme avant. Il entreprend une formation militaire en accéléré. Puis il est expédié à Paris, où le président Jacques Chirac lui prodigue des conseils.

Bachar regrette-t-il son ancienne vie? «Même si tu veux jouer à monsieur Tout-le-Monde, les gens ne te considèrent pas comme une personne ordinaire», a-t-il expliqué. Candide, il avait choisi l'ophtalmologie, «parce qu'il y a le moins de sang».

La girafe

Le président Hafez Al-Assad meurt en juin 2000, après avoir tenu son pays d'une main de fer, durant des décennies.* Pour lui, le point tournant survient en 1982, lors d'une rébellion des Frères musulmans. Celui qu'on surnomme le «lion de Damas» fait massacrer au moins 10 000 personnes, dans la ville de Hama, sans trop d'états d'âme.

Plus tard, son fils Bachar se souviendra de l'épisode, lors d'une entrevue avec L'Express. «[...] À Hama, mon père a fait le bon choix. En cognant dans le tas, il nous a offert trois décennies de paix.»

Mais revenons à juin 2000. À l'époque, l'arrivée de Bachar, 34 ans, soulève beaucoup d'espoir. Son style décontracté tranche avec celui du père, aussi enjoué qu'une urne dans un salon funéraire. Mais avec le temps, les réformes demeurent limitées. Surtout dans le domaine politique. Vrai que le fils se contente d'être élu avec 97,6 % des suffrages, alors que le père avait récolté 99,9 % en 1991. Mais est-ce un progrès?

Le peuple n'est pas dupe. On le surnomme la «girafe», en raison de son cou allongé. Appelé à comparer l'Irak de Saddam Hussein et la Syrie de Bachar Al-Assad, un chauffeur de taxi explique au International Herald Tribune : «En Syrie, si quelqu'un se mêle de politique, il est arrêté et torturé. En Irak, on arrête et on torture aussi toute sa famille.»

En janvier 2006, Bachar Al-Assad (à droite) avec... (Photothèque Le Soleil) - image 4.0

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En janvier 2006, Bachar Al-Assad (à droite) avec un allié d'une autre époque, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad

Photothèque Le Soleil

Le «lionceau» de Damas

Le 14 février 2005, vers 12h55, Beyrouth est secouée par une forte explosion. Le convoi de l'ancien premier ministre du Liban Rafic Hariri vient d'être pulvérisé par une voiture piégée. Pas moins de 1800 kilos de TNT ont été utilisés.

Les soupçons se portent sur la Syrie. Figure de proue de la reconstruction, Hariri réclamait le départ des 14 000 soldats syriens stationnés au Liban. Le ministre syrien de l'Intérieur, Ghazi Kanaan, l'avait menacé : «Ton Liban qui scintille et que tu as reconstruit, je peux l'anéantir avec 10 voitures piégées.»**

Même s'il condamne l'attentat, Bachar Al-Assad se retrouve isolé. La controverse achève d'empoisonner ses relations avec les États-Unis. Les Américains jonglent avec l'idée d'envahir la Syrie, comme ils l'ont fait en Irak. À la fin, pour calmer le jeu, Al-Assad doit retirer piteusement ses troupes du Liban.

Mais la Syrie occupe une place trop centrale pour qu'on la boude très longtemps. Dès 2008, Bachar Al-Assad est reçu à Paris par le président Sarkozy. Entretemps, la CIA a recommencé à utiliser les prisons syriennes pour torturer des suspects.

À la fin d'une entrevue avec le TIME, celui qu'on appelle désormais «le lionceau de Damas» a tenu à préciser : «Je ne suis pas Saddam Hussein. Je veux coopérer.»

«La Syrie n'est pas l'Égypte»

Au début de l'année 2011, un vent de révolte balaye le monde arabe. En Tunisie, la révolution emporte le président Ben Ali. En Égypte, le vieux Moubarak est renversé.

Curieusement, le bon Bachar se croit immunisé. Il soutient même les révolutionnaires! Un peu comme le poulet qui applaudit le colonel Sanders!

Le président flotte sur un nuage. Il fait visiter Damas à Angelina Jolie et Brad Pitt. Il confie au Wall Street Journal : «La Syrie n'est pas l'Égypte.» Selon lui, les révolutions menacent seulement les alliés des États-Unis et d'Israël.

Au début de l'année, un reportage du magazine Vogue s'extasie encore devant les succès électoraux du président. En oubliant de mentionner qu'il est le seul candidat en lice. Un brin euphorique, ce dernier explique que les Syriens devront attendre «une autre génération» avant l'instauration de la démocratie.

Le président ressemble à un équilibriste qui avance sur un fil usé jusqu'à la corde. Il va bientôt tomber dans le vide.

«Ton tour arrive, docteur»

Le 15 mars 2011, un graffiti met le feu aux poudres dans la ville de Deraa, dans le sud du pays. «Ton tour arrive, docteur», ont barbouillé des enfants, dans une allusion très claire au président.

Bachar Al-Assad est furieux. La répression sera sans pitié. Pour lui, il s'agit d'un complot. Il soutient que les télévisions utilisent des zooms pour exagérer le nombre de manifestants. Il compare les protestataires à des «microbes».

Ces derniers répliquent : «Les microbes veulent un nouveau docteur...»

Pour calmer la rue, le président admet quelques erreurs. Il annonce des réformes. Il lève même l'état d'urgence, instauré en... 1963. 

Trop peu, trop tard. Les manifestants s'en prennent aux symboles du pouvoir. À Deraa, ils mettent le feu au siège du parti gouvernemental.

En guise de réponse, des soldats loyalistes gribouillent un graffiti prémonitoire. «Ce sera Assad où nous brûlerons le pays.»

Ils vont tenir parole.

En août 2008, la Syrie rétablissait des ponts... (Photothèque Le Soleil) - image 7.0

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En août 2008, la Syrie rétablissait des ponts avec le Liban. Sur la photo, le président libanais Michel Sleiman avec Al-Assad.

Photothèque Le Soleil

«Il est fini»

En 2012, Damas est quasiment encerclée. Des combats font rage à 100 mètres de la vieille ville. Des rumeurs envoient régulièrement Bachar Al-Assad et sa famille à l'étranger.

Au début de décembre, Robert Ford, l'ambassadeur des États-Unis à Damas, prédit la chute du tyran «d'ici la fin de l'année». Même les Russes jugent qu'il est «fini».

Le président est aussi humilié par la diffusion de ses courriels personnels dans le Guardian britannique. Une gracieuseté des rebelles, qui ont piraté les serveurs du gouvernement. Le monde sourit en apprenant que sa femme Asma le surnomme «mon canard». Mais il rit jaune en découvrant son cynisme, alors que son épouse revient de l'étranger. «[Ton retour] constitue la meilleure réforme dont un pays peut rêver», écrit-il. Mieux que «ces lois bidon sur les partis, les élections, la presse...»

Au cours des mois suivants, le président parvient à renverser le cours de la guerre, grâce au Hezbollah libanais et aux miliciens chiites entraînés par l'Iran. Mais il frôle encore la catastrophe, après le bombardement au gaz sarin d'une banlieue de Damas, le 21 août 2013.

Pendant quelques jours, une intervention américaine semble imminente.

Et puis? Rien. Bachar Al-Assad s'en sort en acceptant le démantèlement de son arsenal chimique, sous supervision internationale. «Comment les grandes puissances feront-elles pour savoir que Bachar Al-Assad a démantelé toutes ses armes chimiques?» demandent les cyniques.

Réponse : Parce qu'elles ont conservé les factures.

Le boucher de Damas

Malgré la guerre, il faut faire semblant que la vie continue. Sur les réseaux sociaux, des photos montrent Bachar Al-Assad et sa femme qui lâchent des ballons, pour l'anniversaire de leur fille. On aperçoit aussi le président prononcer un discours «sur le développement économique», même si l'économie syrienne a cessé de fonctionner.

Le président trouve même le temps de télécharger de la musique, en contournant les sanctions grâce à l'adresse d'un ami aux... États-Unis. 

Pendant ce temps, chaque camp rivalise de folie sanguinaire. Un déserteur de la police a divulgué des milliers de photos de gens torturés à mort dans les prisons syriennes. Les photos, à peine soutenables, ont été présentées en mars 2015, au siège des Nations Unies, à New York...

Les rebelles ne sont pas en reste. À Homs, un commandant de l'Armée syrienne libre a partagé une vidéo qui le montre en train de dévorer le poumon d'un soldat gouvernemental. Sur le coup, plusieurs correspondants de guerre n'en revenaient pas. Plusieurs avaient bien connu le cannibale, qui leur semblait un garçon réfléchi, humain, bref, parfaitement normal.

Bons baisers de Moscou

Le 20 octobre 2015, le président syrien effectue une visite-éclair à Moscou. Quelques jours plus tôt, la Russie a commencé à bombarder des positions de rebelles syriens.

Le rapprochement avec la Russie fait naître toutes sortes de rumeurs. On chuchote que le président Assad commence à se méfier de son allié iranien. Un ministre iranien a même déclaré que son pays n'avait pas l'intention de maintenir le président au pouvoir «pour toujours».

Reste que sur le terrain, l'intervention russe ne change pas l'équilibre des forces. L'État islamique garde le contrôle d'un tiers du pays. La Syrie reste engluée dans une guerre sans fin, symbolisée par ce témoignage hallucinant d'un prisonnier, publié par le New York Times.

«Ma cellule mesurait 10 mètres carrés. Nous étions 152 entassés là-dedans. [...] Sans air. Tu as constamment l'impression d'étouffer. L'endroit possède ses lois non écrites. Durant la première semaine, il faut rester debout, de jour comme de nuit. Ensuite, il est permis de s'appuyer sur un mur. Puis, après quelques jours, tu peux t'asseoir. [...] Chaque jour, tu disposes de seulement 30 secondes pour aller aux toilettes, mais ça t'es devenu égal. Tu souhaites mourir le plus vite possible...»

Moi, ou l'État islamique

Contre toute attente, Bachar Al-Assad s'est maintenu au pouvoir. Mais à quel prix! Deux cent cinquante mille morts. À elle seule, l'armée syrienne et ses alliés ont perdu 90 000 combattants.

Encore aujourd'hui, le meilleur atout du président consiste à se présenter comme le rempart contre les fous de Dieu islamistes. Il importe peu que les bombardements de son armée aient causé trois fois plus de morts que l'État islamique. À la fin, Bachar Al-Assad aura eu tout le monde à l'usure. Même les États-Unis ont renoncé à exiger un «changement de régime» en Syrie.

Au moment où son sort se joue à Vienne, autour d'une table de négociations, le docteur Assad éprouve-t-il des remords? À la mi-décembre, l'agence espagnole EFE News Service lui a demandé s'il ferait les choses différemment, dans l'éventualité où il retournerait en mars 2011.

«Rien ne me vient à l'esprit, a-t-il répondu. Sauf que je ne ferais plus confiance aux autres dirigeants, qu'ils soient occidentaux, arabes ou turcs. Je n'aurais plus la naïveté de croire qu'ils veulent sincèrement aider la Syrie [...]. Voilà ce que je ferais différemment...»

* La famille Assad est alouite, un groupe souvent présenté comme une branche de l'islam chiite. Les alouites constituent environ 10 % de la population de la Syrie.

** Mis en cause par l'enquête des Nations Unies, Ghazi Kanaan se suicidera l'année suivante, dans des circonstances étranges.

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