Il n'y aura pas de paradis

Un officier analyse la scène du drame avant de déplacer... (Photo AP)

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Un officier analyse la scène du drame avant de déplacer le corps sans vie du jeune Alan Kurdi, trois ans, échoué sur cette plage turque.

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(Québec) ll fallait une photo. Une image. Un symbole du drame vécu par des millions de réfugiés.

Si on ne voit pas, on n'imagine pas.

Oui, il semble qu'il fallait une image atroce, pour secouer un peu notre humanité. Comme un tapis poussiéreux. 

Le sort est tombé sur le petit syrien Alan Kurdi, âgé de trois ans. Ni la première victime. Ni la dernière. Sauf que cette fois, une photographe passait par là.

«La vie est une loterie», m'avait expliqué Mohamed le Soudanais, un immigrant clandestin rencontré en Grèce, il y a quelques années.

Le gars s'apprêtait à risquer sa vie, en se cachant sous un camion. Le truc consistait à se cramponner aux essieux du poids lourd, juste avant qu'il entre dans un traversier vers l'Italie. 

 «Tu nais dans un pays riche et tu peux vivre, disait-il. Ou alors, tu nais dans un pays de merde, et ta vie ne vaut rien. Après, ça te colle à la peau. Tu ne peux pas t'en débarrasser. Partout où tu vas, on te répète la même chose. 

"Va te faire foutre, sale homme noir." "Va te faire foutre, sale musulman." 

"Retourne dans ton pays de merde, pour te faire égorger par d'autres imbéciles comme toi."»

Mohamed avait promis de donner des nouvelles s'il s'en tirait. Son silence laisse supposer qu'il s'est retrouvé à court de miracles...

Il n'y aura pas de paradis.

À moins que nous puissions y apporter une pleine cargaison d'armes, de mauvaise foi et de bêtise. Nous aurions même l'embarras du choix.

En 2011, la Grande-Bretagne aurait «consacré» 650 millions $ pour bombarder la Libye. Vite, il fallait déloger du pouvoir le colonel Mouammar Kadhafi, surnommé «le chien fou du Moyen-Orient».

Bang! Bang! Kadhafi a fini avec une balle dans la tête. Mission accomplie, on se tire. Au cours des années suivantes, la Grande-Bretagne a injecté 51 millions $ à la reconstruction de la Libye. Treize fois moins pour reconstruire le pays que pour le bombarder!

Aujourd'hui, la Libye est plongée dans un chaos indescriptible. Mais restons positifs. Vous savez ce qu'on dit? Le soleil brille toujours quelque part. La preuve, c'est que si l'avenir s'annonce incertain pour les constructeurs d'écoles en Libye, il s'annonce radieux pour les marchands d'armes...

Il n'y aura pas de paradis. Alan Kurdi et sa famille rêvaient du Canada. Mais c'est à se demander si ce pays-là existe encore.

Le père du petit Aylan Kurdi, Abdullah Kurdi.... (PHOTO AP) - image 2.0

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Le père du petit Aylan Kurdi, Abdullah Kurdi.

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Ayral et Galip Kurdi.... (PHOTO PC) - image 2.1

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Ayral et Galip Kurdi.

PHOTO PC

En 1979-1980, dans le chaos qui a suivi la guerre du Viêtnam et le génocide au Cambodge, le Canada avait accueilli environ 60 000 réfugiés.

Trente ans plus tard, on jurerait les chiffres d'une autre planète. Depuis le début de la guerre en Syrie, en 2011, le Canada a ouvert ses portes à seulement 2300 Syriens. Vingt-six fois moins. 

La faute au système d'immigration, souvent décrit comme un monstre bureaucratique? Une créature aussi vigoureuse qu'un poisson reconstitué à partir de morceaux prélevés dans une bouillabaisse?

Allez savoir. Partout, on nous vante un monde sans frontières. Mais ça vaut surtout pour les marchandises, les capitaux et les télécommunications. Pour les humains, c'est tout le contraire.

L'humain fait peur. Derrière l'immigrant, on craint le profiteur. Ou pire, le terroriste?

Ah, si le petit Alan Kurdi avait été un téléviseur ou, mieux, un panda géant, sûr qu'il aurait pu faire le tour du monde, en toute sécurité.

Non, il n'y aura pas de paradis.

Mais entre deux accès de mauvaise conscience, nous n'en avons pas fini avec la peur. 

Au Moyen-Orient, des millions d'enfants grandissent dans des camps de réfugiés infects. Sans horizon. Un gigantesque gaspillage de vies et de talents.

Si vous pensez qu'ils vont tous vieillir en fredonnant Give Peace a Chance, vous êtes mûrs pour la camisole de force.

À la longue, ceux-là pourraient ressembler aux Algériens désespérés, qui défiaient les policiers en s'écriant : «Vous ne pouvez pas nous tuer. Nous sommes déjà morts.»

Le mot de la fin appartient au poète anglais John Donne, dont les mots résonnent encore, à plusieurs siècles de distance. «Nul homme n'est seul, isolé, coupé du continent humain. Qu'une simple motte de terre [...] soit emportée par la mer, et c'est l'Europe entière qui s'en trouve amoindrie. De la même manière, la mort d'un seul homme nous diminue tous, nous, les composants du genre humain. Alors, ne me demande jamais pour qui sonne le glas: il sonne pour toi.»

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