Le Soleil, un pied de nez à la censure

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Ernest Pacaud, fondateur et rédacteur en chef du Soleil  

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(Québec) CHRONIQUE / Le journal Le Soleil est né dans l'urgence et la controverse le 28 décembre 1896 pour échapper à la censure religieuse.

La veille au matin, les curés des diocèses de Québec, Nicolet, Trois-Rivières, Rimouski et Chicoutimi étaient montés en chaire pour livrer la «lettre pastorale» de leurs évêques : 

Interdiction désormais de lire le journal L'Électeur, «dont les idées malsaines et articles perfides, surtout depuis quelque temps, constituent un vrai péril religieux et social». 

Cela signait pratiquement la mort de L'Électeur, qui tirait alors à 12 000 exemplaires.

Son tort : avoir dénoncé l'intrusion du clergé dans la vie politique et, surtout, avoir publié sous forme de feuilleton le livre. 

Le clergé canadien, sa mission, son oeuvre, que Rome allait plus tard mettre à l'Index (1).

L'auteur du feuilleton était le journaliste et homme politique Laurent-Olivier David, arrière-grand-père de Françoise et Hélène David. L'auteur y critiquait le système d'éducation et proposait que les écoles enseignent davantage de sciences et de langues vivantes. 

Devant la menace, les autorités du Parti libéral se réunissent d'urgence au nouvel hôtel Château Frontenac. L'Électeur est à l'époque l'organe officiel du parti.

La première édition du Soleil, le 28 décembre 1896... - image 2.0

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La première édition du Soleil, le 28 décembre 1896

Au petit matin, après une nuit de débats, le journaliste Ulric Barthe prend la parole en voyant la lumière entrer par les fenêtres :

«Messieurs, la mort de L'Électeur, ce serait comme si le soleil ne se levait plus jamais.»

Le directeur du journal, Ernest Pacaud, saisit la balle au bond. «Aujourd'hui, 28 décembre, nous publions comme si de rien n'était. Notre journal s'appellera dorénavant Le Soleil

Dans un texte qui paraît l'après-midi même à la une (les journaux étaient alors publiés l'après-midi), la «Compagnie d'imprimerie» explique qu'il «ne pouvait être question de laisser, ne serait-ce qu'un seul jour, le Parti libéral de notre district sans organe».

Personne n'est dupe. 

Le titre vient de changer, mais c'est le même journal avec la même ligne éditoriale, la même salle de rédaction dans la côte de la Montagne, la même équipe de journalistes, les mêmes annonceurs, etc. 

Une note au bas de la une du premier numéro informe les abonnés de L'Électeur qu'ils recevront désormais Le Soleil.

Le journal est pour l'instant sauvé mais le combat n'est pas gagné. 

Pendant l'hiver 1896-1897, l'évêque de Chicoutimi brûle les exemplaires du Soleil sur la place publique à la sortie de la messe et refuse l'absolution aux lecteurs de journaux «libéraux». Il demande aux prêtres de son diocèse d'enquêter dans les bureaux de poste pour identifier les abonnés.

Tous n'auront heureusement pas le même zèle et Le Soleil survivra.

Le clergé, qui espérait avoir nettoyé la place pour permettre la venue d'un «vrai» journal catholique, devra attendre.

Les idées «libérales» continuent de se répandre, poussées par Wilfrid Laurier qui vient d'être élu premier ministre du Canada. 

Avec le nouveau venu, il y a désormais six quotidiens à Québec pour 70 000 habitants.

Le Soleil, qui ne devait être qu'un intermède en attendant le retour de L'Électeur, vient de s'envoler pour plus d'un siècle.

Cent vingt ans plus tard, la petite histoire du numéro de ce 28 décembre 2016 semble d'une désolante banalité. Un journal de routine, le 355e de l'année, né sans crise existentielle ni réunion catastrophe au Château.

Dans le pire des cas, on aura remanié ou tué la une pour s'ajuster à l'actualité de dernière minute, mais le titre du journal n'aura pas changé.

Le journal d'aujourd'hui compte 52 pages de format «compact», abondamment illustrées, souvent en couleur. Sans parler de la version Web et de l'application pour téléphones intelligents et tablettes qui amènent le journal dans un environnement impossible à imaginer à l'époque.

Le volume 1, no 1 du Soleil ne faisait que quatre pages grand format. Pas de photo, mais quelques illustrations dont celle, en une, du cardinal Taschereau pour annoncer que la maladie l'empêchera de recevoir au jour de l'An comme c'est la tradition.

Intéressante «coïncidence» pour un journal qui défie la censure religieuse. Le Soleil a sans doute voulu démontrer qu'il n'était pas anticlérical, comme le lui reprochait le clergé.

On trouve en une trois textes (presque quatre) expliquant aux lecteurs la genèse du Soleil ainsi qu'un brûlot titré «Les escamoteurs», qui dénonce le gouvernement conservateur à Québec. Voyez le ton : «Toutes les mesures infâmes sont bonnes pourvu qu'elles puissent capter le vote des électeurs. La fin de la session voit ce que ces tyrans de1892 peuvent oser et commettre... C'est parmi cette engeance...»

Suit, toujours en une, une longue «Lettre de France» d'un correspondant dans les Basses-Alpes. L'auteur y critique l'ennui de la politique française du moment, puis s'égare dans de longues descriptions touristiques des villages, paysages et traditions locales.

La page 2 est consacrée à des nouvelles brèves du Canada. Un incendie dans une mine de charbon en Nouvelle-Écosse; un nouveau lieutenant-gouverneur en Colombie-Britannique; une aide publique à des réfugiés venus du Brésil, etc.

Le traditionnel feuilleton (ce jour-là, «La maison infernale», troisième partie) est joué en page 3.

Les nouvelles locales arrivent en 4, la plupart rapportées en brèves. 

«Vol audacieux» chez l'épicier Elzéar Paquet rue Dalhousie; «Encore un incendie à Beauport»; une bagarre à la sortie de la grand-messe à Saint-Roch; une liste des «amusements de la semaine à Québec»; une critique de la messe de minuit à Saint-Roch ainsi qu'«Une affaire à sensation», dont on ne dit rien d'autre parce que la police n'a rien voulu en dire! 

Un texte plus long fait le point sur les finances de la Ville de Québec sous le titre «La ville plus prospère que jamais». Il s'agit d'une apologie admirative du maire et du trésorier davantage que d'un bilan. 

Le texte félicite l'administration d'avoir repris les finances en main et d'avoir mis fin au déficit. Il n'y a cependant pas de chiffre permettant d'en juger.

On est en 1896 à l'époque des journaux d'opinion. Les textes ne sont pas neutres mais engagés. La mission du Soleil est d'ailleurs sans équivoque. Servir «l'intérêt de la bonne cause» en faisant contrepoids à «l'inondation des feuilles conservatrices». Concrètement, cela voulait dire que le nouveau journal, organe officiel du Parti libéral provincial et fédéral, ferait «tout» pour faire élire les rouges.

De méchantes langues pourraient prétendre que ça n'a pas changé. Le propriétaire actuel n'est-il pas un ancien ministre libéral à Ottawa et les précédents propriétaires, des amis de la famille libérale?

C'est un fait, mais la réalité est que Le Soleil n'est plus un journal engagé politiquement, sauf une fois au chalet (dans les pages éditoriales au moment de certaines élections)!

Le journal a officiellement pris ses distances avec le Parti libéral à partir de 1948 avec la venue d'un nouveau propriétaire.

Dans sa couverture quotidienne de l'actualité, le journal d'aujourd'hui cherche à équilibrer les points de vue sans prendre parti. L'expression d'opinions est (théoriquement) réservée aux chroniques et éditoriaux. 

Près de la moitié de la une de l'édition du 28 décembre 1896 était consacrée à des publicités locales, empilées en colonnes comme des petites annonces. 

Grande vente de parfums, de souliers, de vêtements mode. Vingt-cinq douzaines de gants de Kid valant 1,00 $ réduits à 49 cents. Annonce d'immobilier et d'entreprises offrant du financement hypothécaire.

La Compagnie Chinic de la côte de la Fabrique offre sa «quincaillerie de ménage et de luxe»; une liste de marchands où trouver le cognac Jockey Club. 

Pas de publicité d'équipements électroniques ou de voitures (on est en 1896) mais W.A. Ross de la rue Saint-Paul propose ses charrues et bouilloires en acier, ses engins «Champion», pelles à cheval et coupe-légumes.

La plupart des commerces qui s'annoncent ont pignon sur la rue Saint-Joseph ou dans le Vieux-Québec. On y trouve parfois le numéro de téléphone du commerce, qui n'a en ces temps-là que trois chiffres. 

Le Soleil d'aujourd'hui n'a plus à lutter contre la censure religieuse. Ni contre les offensives d'adversaires politiques pour lui nuire. La défense de la liberté d'expression et de l'accès à l'information reste cependant un enjeu quotidien. Il suffit de rappeler les débats de cette fin d'année 2016 sur la saisie de matériel journalistique et d'un ordinateur de journaliste. Ou l'espionnage de téléphones cellulaires de journalistes par la police avec la bénédiction de juges de basse et de haute cours. 

Dans un de ces cas, la chasse aux sorcières a été enclenchée après le téléphone d'un maire (Coderre) au chef de police, ce qui suggère que la politique garde les médias à l'oeil. Sans parler des efforts incessants pour contrôler les messages et limiter l'accès aux sources d'information. Les médias se sont affranchis des curés, mais la liberté de presse reste par moment fragile et limitée.

Le Soleil papier a tenu 120 ans. Un exploit qui suscite fierté et nostalgie à la fois. Chaque fois que nous soufflons ainsi les chandelles, c'est l'occasion de vous dire merci de continuer à nous lire.

(1) Les informations historiques du texte et du tableau sont tirées de Le roman du Soleil, Louis-Guy Lemieux, Septentrion, 1997, 297 pages; du Dictionnaire de la censure au Québec, Fides, 2006; et de l'édition du Soleil du 28 décembre 1896

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