Sortir les Syriennes de la maison

Nour Sayem (deuxième a gauche) entourée de femmes... (Le Soleil, Caroline Grégoire)

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Nour Sayem (deuxième a gauche) entourée de femmes syriennes qui vont participer à un projet de cuisine collective.

Le Soleil, Caroline Grégoire

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(Québec) CHRONIQUE / Il y aura un an dans quelques jours, Québec accueillait les premiers réfugiés syriens «promis» en campagne électorale par Justin Trudeau. Les inquiétudes et débats de l'automne 2015 se sont depuis beaucoup estompés. Au moment où la guerre en Syrie fait à nouveau les manchettes, Le Soleil est allé prendre des nouvelles de la communauté syrienne de Québec et des réfugiés arrivés depuis le début de l'année.

Sortir les femmes de la maison 

À la première rencontre, Nour Sayem s'est retrouvée devant 40 Syriens. Un grand classique avec les familles de réfugiés. Les femmes à la maison pour s'occuper des enfants et les hommes aux activités sociales. «Pauvres gars», s'est-elle dit. 

Il en faudrait davantage pour refroidir Nour Sayem, cette ancienne «princesse syrienne» débarquée au Québec en 1967. Elle est revenue à la charge. Une dizaine de femmes ont accepté de participer. Une première rencontre a eu lieu il y a quelques jours.  

Auteure de Ma vie entre figuier et étable, conférencière et titulaire d'un doctorat en sciences des aliments de l'Université Laval, Mme Sayem veut sortir les femmes syriennes de leur maison et du blues de l'hiver.

L'Institut des nutraceutiques de l'Université lui ouvre les portes de ses cuisines pour une expérience. Mme Sayem veut y regrouper des Syriennes pour cuisiner des pâtisseries et des fromages. Elle a identifié un premier point de vente à Place de la Cité. Elle a eu des échanges avec la mairie de Québec pour s'installer éventuellement au futur marché d'ExpoCité. D'autres cuisines nationales pourraient s'y ajouter.

Le refuge des réfugiés

Le projet d'une exposition sur le «refuge» à partir du regard d'enfants réfugiés a germé à l'automne 2015, pendant cette période où on parlait beaucoup des réfugiés syriens. 

Ce fut l'élément déclencheur pour Gabrielle Bélanger, artiste du collectif Engramme. Son projet ne visait cependant pas que des Syriens. L'idée : «mettre en scène un refuge» à partir de dessins et d'enfants réfugiés.

C'est quoi, pour vous, le refuge idéal? Qu'est-ce qu'il y a dans ce refuge? Et votre maison, c'était comment? Et le ciel? Et la forêt?

Les élèves des classes de francisation de l'école Vanier se sont mis au travail. Leurs dessins ont ensuite été assemblés sur des matrices pour en faire des sérigraphies qui serviront à bâtir un refuge.

Ce qui a le plus frappé l'artiste : la légèreté des regards des enfants, comme si le tragique avait été évacué de leur vie.  

L'oeuvre sera montrée une première fois à l'école Vanier à la fin février, ensuite à la fin avril à la galerie d'Engramme, à Méduse. 

À l'hôpital

Nour Sayem était par hasard à l'hôpital pour accompagner son mari lorsqu'elle a remarqué cette femme voilée, hésitante devant la machine distributrice. Nour Sayem s'est approchée et a abordé la femme en arabe. Son intuition ne l'avait pas trompée. C'était une Syrienne. 

Celle-ci avait rendez-vous pour un examen, mais son traducteur avait dû repartir. Mme Sayem s'est offerte. La dame a dit oui. Un médecin du Lac-Saint-Jean pour un examen gynécologique sur une femme voilée. On imagine le malaise. 

Pas du tout, raconte Mme Sayem, qui a assisté à l'examen. La dame s'est exécutée sans discuter, les pieds dans les étriers et ses longues jupes relevées. Quand ce fut terminé, elle est repartie, sans avoir pris le temps d'échanger les coordonnées. 

La Syrie de ce temps-là

Nour Sayem n'est plus retournée en Syrie depuis 40 ans. Elle ressent encore le «mal du pays», dit-elle, mais elle n'aurait «pas l'impression de rentrer à la maison» si elle y retournait un jour. «La Syrie que j'ai connue n'existe plus». Lorsqu'elle est partie avec ses parents à l'âge de 15 ans, il n'y avait pas de femmes voilées en Syrie. Elle a jeté ses racines et sa religion en traversant l'océan. A fini par y revenir des années plus tard. «On peut faire semblant qu'on vient de nulle part, mais on se fait rattraper.» Elle a retrouvé sa fierté de femme arabe et de musulmane. Fait ses cinq prières par jour et ne porte pas de voile. Elle croit que l'intégration des nouveaux venus passe par le sport, la culture et l'emploi.

Ali choisit Québec

Ali Ayman s'entraîne au gym à Beauport avec... (Le Soleil, Pascal Ratthé) - image 3.0

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Ali Ayman s'entraîne au gym à Beauport avec d'autres réfugiés syriens.

Le Soleil, Pascal Ratthé

Fils de boulanger, Ali Ayman, 21 ans, n'a appris qu'en arrivant à l'aéroport de Montréal, en janvier dernier, que sa famille avait été assignée à Québec.

Ses parents auraient préféré un milieu anglophone ou, mieux, une ville comme Hamilton où il est possible de vivre dans un voisinage arabe.

Pour Ali, «ça ne faisait pas de différence». Il s'est vite fait à l'idée de devoir apprendre le français, lui qui maîtrisait déjà assez bien l'anglais.

Après deux mois dans les logements du Centre multiethnique, la famille a déménagé dans Charlesbourg.

Ali s'est mis à fréquenter le gym et la piscine; à prendre le 803 pour aller en ville et aux cours de francisation. Il s'est fait une petite amie québécoise.

Ce fut moins facile pour ses parents. Sa mère a abandonné les cours après deux jours; son père n'y est jamais allé. «Ils s'ennuyaient», décrit Ali.

Lorsqu'une autre famille syrienne habitant le même immeuble est allée visiter Hamilton au début octobre et a décidé de partir, la famille d'Ali a suivi. 

«Dès la première seconde», il a su qu'il «n'aimait pas Hamilton». L'ambiance et le contexte. 

Le gars qui avait promis un logement avait changé d'idée. La famille se retrouvait laissée à elle-même, sans aide comme à Québec. Elle a dû partager un appartement avec deux autres familles.

Les jours suivants, Ali n'a pas entendu parler anglais. Que de l'arabe. Ce n'est pas comme ça qu'on s'intègre, a-t-il pensé.

Pendant son séjour à Québec, il avait oublié son cell sur un banc public. Lorsqu'il est revenu, le cell y était toujours. À Hamilton, son frère s'est rapidement fait voler le sien. Ça ne veut rien dire, mais ce sont ces petites choses qui parfois influencent les perceptions.

Après 10 jours, c'en était fait. «I am done», s'est-il dit. 

Son frère a tenté de le convaincre de rester, mais en vain. 

Sa blonde est venue le chercher à Hamilton pour rentrer à Québec.

Ça n'a pas duré. Avec la petite amie, je veux dire. Pour le reste, ça a été. Ali a retrouvé ses amis au Centre Louis-Jolliet et au gym. Il a trouvé un 1 ½ dans Beauport; il travaille quelques heures par semaines dans une entreprise de nettoyage. Il aimerait faire plus d'heures, mais le rythme des cours ne le lui permet pas. Il n'est pas venu au Canada pour vivre de l'aide publique, rappelle-t-il.

Ici pour rester

Sa mère lui téléphone tous les jours en pleurant. Elle s'ennuie de lui, mais il n'a pas l'intention de repartir. 

Il rêve d'ouvrir un jour sa boulangerie où il serait son propre patron et ferait les choses à sa façon, sans compromis : des pizzas, des pains à la viande et aux épices, etc.

Son pays lui manque, mais «il y a plus d'espoir ici», analyse-t-il. L'homme est verbomoteur, souriant, sûr de lui, bon vivant et ouvert. Il a grandi dans la religion musulmane, mais ne va pas à la mosquée. «La religion n'est pas pour moi», dit-il. 

Il sait que d'autres Syriens arrivés en même temps que sa famille envisagent de repartir pour l'Ouest. La langue, les possibilités d'emploi et l'absence d'une communauté syrienne importante restent les principaux obstacles pour Québec.

Quand la famille s'élargit

Fadi Alratel, 38 ans, et son épouse Dalia... (Le Soleil, Yan Doublet) - image 5.0

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Fadi Alratel, 38 ans, et son épouse Dalia Mourad, 25 ans, au resto familial du boulevard Lebourneuf

Le Soleil, Yan Doublet

Le resto a pignon sur rue sur le boulevard Lebourgneuf, à l'écart des quartiers centraux où on a l'habitude de retrouver les nouveaux venus.  

Un local lumineux, redécoré de couleurs vives avec un grand comptoir, des tajines sur les étagères et des pâtisseries près de la caisse. Les jeudi et vendredi soirs, on peut y apporter son vin.

Par commodité, Fadi Alratel a conservé l'ancien nom de Delli Libanais, mais il est bien syrien. 

Longtemps cuisinier au Louis-Hébert et au Tuscanos, il a acheté «son» resto en 2014. 

Depuis, il n'a plus de vie. «Zéro loisir», constate-t-il.

Le sourire des clients lui «donne de l'énergie» mais il sent qu'il ne pourra tenir le coup éternellement au rythme de 12 heures par jour, six jours par semaine. 

Fadi, 38 ans, vient de la région d'Alep. Il a immigré à Québec en 2006. Il était marié à son arrivée mais s'est depuis séparé. Il a rencontré sa nouvelle femme, Dalia Mourad, aujourd'hui 25 ans, lors d'un mariage à Damas en 2011.

La famille est musulmane mais «pas très religieuse». Le couple habite un jumelé de trois chambres, boulevard Chauveau, avec leur garçon de 4 ans et leur fille de 1 an, qui vont à la garderie quand leur mère donne un coup de main au resto.

Un jumelé, deux familles

Depuis janvier, ils partagent la maison avec la famille de Dalia, arrivée avec la vague des réfugiés admis au Canada. 

Un parrainage privé. Sa mère, sa soeur et son frère de 16 ans (jumeaux) et la plus jeune soeur de 14 ans. Le père est en Allemagne et espère les rejoindre.

Neuf personnes dans un trois chambres, mais le couple ne se plaint pas. Il s'estime chanceux d'avoir pu faire venir une partie de la famille.

Fadi avait essayé déjà, sans succès, pour son frère et sa belle-soeur. Son père et ses cinq soeurs sont toujours en Syrie. Cette fois, il n'a fallu que trois mois pour la famille de Dalia.

Le couple a eu l'aide du Comité pour les réfugiés de St-Yves pour les garanties, les papiers, les vêtements, des vélos, etc.

La mère de Dalia et ses jumeaux travaillent à la plonge dans des restaurants tout en suivant des cours de francisation. La plus jeune est au secondaire.

Ils seront un jour autonomes, mais ce jour-là, on ne le voit pas tout de suite.




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