L'horreur au bout du cellulaire

La famille Mohammed de Québec dénonce les persécutions... (Le Soleil, Pascal Ratthé)

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La famille Mohammed de Québec dénonce les persécutions contre les Rohingyas en Birmanie. Devant, Nabi Hossaan, 14 ans et Fatema, 7 ans. Derrière, Ismail, 22 ans, Zakaria, 29 ans, Anwar, 55 ans, Norzahan, 48 ans, et Jafar Ahamod, 18 ans.

Le Soleil, Pascal Ratthé

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(Québec) CHRONIQUE / Il habite un petit logement du boulevard Charest aux murs dépouillés, qu'il partage avec son frère et sa femme, enceinte d'un premier enfant.

Le reste de la famille loge dans un autre HLM, pas très loin. Cette fois, des murs colorés et chargés de souvenir. Le contraste illustre bien l'état d'esprit des Rohingyas de Québec, partagés entre le vide et l'espoir.

Je me suis enfoncé dans le sofa fatigué du salon de Zakaria Mohammed. Il a d'abord raconté avec des mots, puis m'a tendu son cellulaire pour me montrer les photos.

Sur la première, des flammes dans la nuit. Sur la suivante, des paysans sur un chemin de terre.

Puis, des militaires sur un pont; un hélicoptère en vol; des villages, rasés, et des corps, des tas de corps, plusieurs carbonisés ou mutilés. Celui d'une jeune femme baignant dans une eau glauque. D'autres aussi, avec des visages en gros plan maculés de sang.

Des photos qui disent l'horreur, mais sur lesquelles il est difficile de mettre une date, un lieu et une certitude.

Comment savoir si elles décrivent vraiment de nouvelles atrocités infligées à la minorité musulmane par les bouddhistes de Birmanie (Myanmar)?

Comment savoir si les familles sur le chemin de terre sont vraiment en fuite vers la frontière ou simplement en route pour le marché?

Difficile d'avoir l'heure juste quand les autorités interdisent l'accès aux journalistes étrangers et organisations humanitaires.

Comme dans beaucoup d'histoires, il y a plus d'une version. Dans celle-ci, le gouvernement birman nie les persécutions et accuse des extrémistes rohingyas d'avoir provoqué les récentes violences.

Ce qu'on sait cependant, c'est que la Birmanie traîne un lourd passé de discriminations et d'exactions contre les Rohingyas.

***

J'avais rencontré Zakaria une première fois l'année dernière pour un reportage sur les 25 familles de cette communauté réfugiées à Québec.

Comme la plupart des autres familles, Zakaria a toujours des parents en zones troubles. Une soeur dans un camp au Bangladesh, un oncle, des cousines, des petits neveux en Birmanie.

Quand il arrive, parfois, à leur parler sur un cellulaire clandestin, ça se passe le plus souvent en silences et en pleurs. Quoi dire qui puisse réconforter?

Zakaria, 25 ans, travaille pour une entreprise de nettoyage. Il aimerait retourner à l'école apprendre une technique informatique, mais comme il est le soutien de famille et qu'un bébé s'en vient, il ne voit pas ce jour arriver.

Il a voté pour la première fois de sa vie l'automne dernier aux élections fédérales. Il m'a relancé il y a quelques jours.

Il voudrait que tout le monde sache pour la Birmanie. «On doit faire quelque chose», implore-t-il. «C'est vraiment pitoyable, la situation.»

Les informations commencent à percer dans les médias internationaux (BBC, USA Today, etc.), mais les données ne concordent pas toujours.

Selon les sources, de 130 morts à 500 morts depuis octobre, de 400 à 1000 maisons incendiées, des milliers de blessés, des femmes violées, des mosquées attaquées, etc.

***

L'arrivée au pouvoir de l'ex-dissidente politique et Prix Nobel de la paix (1991) Aung San Suu Kyi, le printemps dernier, n'a «rien changé», perçoit Zakaria.

Les Rohingyas lui ont toujours reproché et lui reprochent encore son silence sur la persécution de leur communauté.

Sans doute, Aung San Suu Kyi ne voulait-elle pas indisposer la majorité bouddhiste pour qui les Rohingyas sont des immigrés illégaux indésirables.

Aung San Suu Kyi vient cependant de mandater l'ex-secrétaire des Nations Unies Kofi Annan de chercher une solution durable.

Ce n'est pas la première commission à s'y attaquer, mais la volonté politique semble cette fois y être.

Estimant que le Myanmar a fait des progrès démocratiques depuis 2010, le Canada a effacé la dette du pays (8,3 millions $) et rétabli son aide financière (20 millions $). Des sanctions économiques sont cependant toujours en vigueur.

En réponse à mes questions, le ministère des Affaires mondiales du Canada a fait savoir qu'il suivait «très attentivement» ce qui se déroule au Myanmar, particulièrement les questions des «droits de la personne dans l'État de Rakhine».

***

Lors des violences du début de l'été 2012, une cinquantaine de réfugiés rohingyas de Québec avaient marché dans les rues pour protester.

Les hommes devant, les femmes derrière, armés de pancartes, de slogans et de photos de corps et de villages ravagés. Le même genre de photos que sur le cellulaire cette semaine.

Mohammed Zakaria y était. Il voudrait organiser une autre manifestation, mais la logistique est plus difficile.

Quatre années ont passé, et les Rohingyas sont plus nombreux à travailler. Ça fait au moins une bonne nouvelle.

***

Tout ça peut paraître très loin et sans intérêt. Qu'est-ce qu'on peut changer au sort des Rohingyas de Birmanie lorsque même des Prix Nobel de la paix n'y arrivent pas?

Il m'a pourtant semblé que cette histoire ne nous était pas si totalement étrangère qu'il puisse sembler. Rien d'aussi radical et violent, mais plusieurs évocations troublantes.

Cette incompréhension durable entre une minorité (autochtone) et la majorité; le décalage des niveaux de vie entre les réserves et le reste du territoire; la persistance des préjugés; la méfiance et les accrochages avec la police; la difficulté à établir les faits et les preuves; l'impuissance des élus et des commissions d'enquête à trouver des solutions.

Rien de comparable à l'horreur des photos du cellulaire. Mais assez pour laisser songeur.

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